[Dé]cryptage

Pierre de Villiers, le troisième homme

Tout est perdu fors l’honneur »]. Tels furent les mots du général de Villiers devant une haie de militaires silencieux, alors qu’il venait de démissionner de ses responsabilités de chef de l’Etat-Major le 19 juillet 2017. Une référence à François 1er, qui prononça ces mêmes mots après la bataille de Pavie contre les armées de Charles Quint, en 1525. Le dernier roi chevalier, à qui on demandait s’il était blessé, répondit : « non… guère… ».

Pierre de Villiers aurait pu faire cette réponse ambiguë. Ce n’est qu’après sa démission que se mesura l’ampleur de sa blessure.

Le regard est doux, la tête légèrement inclinée sur la droite, en signe d’ouverture. Les yeux ont les pupilles élargies, astuce usée de publicitaires rompus aux mécanismes pavloviens du désir. Car pour faire acheter un produit, il faut susciter ce désir qui fera croire au besoin. Pourtant cette photo n’illustre pas un shampooing quelconque ou un yaourt ordinaire, mais bien celle du deuxième livre du général De Villiers, Qu’est-ce qu’un chef ? (Fayard, 2018). Un livre sorti en pleine crise des Gilets jaunes récemment enrichi d’une postface inédite. Dans la nouvelle édition, c’est le corps du général qui s’illustre cette fois. Costume de ville agrémenté d’une discrète décoration, boiseries sombres, corps porté vers l’avant, regard en arrière comme en invite à le suivre, cette photo pourrait figurer le portrait officiel d’un président.

Le général de Villiers, le « bon sens » en déclarations

Qui est Pierre de Villiers ? Il a été le chef d’Etat-major avant que cette rupture retentissante avec le chef des armées, aka Emmanuel Macron, ne le pousse vers la démission. Le désaccord portait sur le budget alloué à l’institution. Le 13 juillet 2017, lors du traditionnel discours aux armées, le tout juste élu président de la République avait rejeté les critiques du général largement fuitées dans la presse, critiques qui portaient sur l’effort d’économie prévu de 850 millions d’euros. Le président avait fait ses dents de novice sur le cuir épais du militaire : « Il n’est pas digne d’étaler certains débats sur la place publique » avait-il déclaré devant un général blafard, les mâchoires serrées. L’équivalent de la tête de cheval ensanglantée dans le lit, façon Ve République. Le coup de semonce avait été reçu dans un silence lourd. Celui du général et celui des militaires présents. Suivra une affirmation présidentielle qui sonnera comme le prélude de l’autorité façon Macron : « Si quelque chose oppose le chef d’état-major des armées au président de la République, le chef d’état-major des armées change ». Acte fut pris, le général de Villiers démissionna, une première sous la Ve République. Mais en ajoutant une certaine inflexion à l’axiome chevènementiste, car s’il y eut démission et il n’y eut pas de « gueule » fermée. Bien au contraire.

Après cette scène, le général a publié deux livres. Coup sur coup. Coups pour coups. Frappes chirurgicales de mots feutrés qui firent du bruit, même si le fleuret restait encore moucheté. Mais Pierre de Villiers y répondait quand même en redoutable bretteur.

La réponse au « je suis votre chef » martelé par Emmanuel Macron fut d’abord Servir (Fayard, 2017) puis Qu’est-ce-qu’un chef ? (Fayard, 2018). Deux vastes succès d’édition. Dans ces livres, les réflexions du général de Villiers n’ont pas le vernis des fiches de lecture kilométrées made in Sciences Po ou ENS ; pas plus que le ton technocratique de celles ingurgitées au poids à l’ENA.  L’apparent bon sens, cette denrée « la mieux partagée au monde », frappe au coin chaque phrase du militaire. Les livres s’attachent surtout à la description de sa fonction de militaire. Se dessine en creux dans ces pages, comme en subliminale maîtrisée, un anti-portrait de la pratique macronienne. Et une théorisation du principe de l’autorité et du rôle du chef : « Le chef doit être obéi, ce qui ne veut pas dire qu’il a toujours raison. S’il n’écoute pas et surtout s’il n’entend pas, il y a fort à parier qu’il ait rapidement tort. » Ou « le chef ne discute pas son époque, il l’épouse ». « Notre pays a besoin de dirigeants aimant davantage les responsabilités que le pouvoir. » « Toute autorité est un service » explique-t-il aussi. Renversement très évangélique où celui qui veut être le chef doit d’abord se mettre au service de ceux qu’il prétend diriger. L’humilité, réelle ou en ostentation discrète, en est le maître mot. Cette qualité, tout autant évangélique, est portée en bandoulière quand les piques contre ce qui est perçu comme une morgue macronienne sont précises. Mais sans jamais nommer le président ad hominem, ce qui rend l’exercice d’autant plus efficace.

Pierre de Villiers expose sa « certaine idée de la France » contre l’idée certaine, voire arrêtée, d’Emmanuel Macron. Doucement, se dévide comme le fil sinon d’un programme, du moins d’une direction. « Un monde de tableaux de chiffres, de normes et de temps de travail compté, même s’il est indispensable, ne peut apporter le vrai bonheur. L’homme a besoin de générosité, de gratuité, de beauté. » Voici pour un modèle de société aux antipodes de la start-up nation pressée et intéressée prônée par Emmanuel Macron.

« Comment accepter l’écart de salaires de 1 à 300 entre certains PDG de grands groupes internationaux et leurs ouvriers ? Dans l’armée, l’écart entre le militaire du rang tout juste incorporé et le chef d’état-major des armées est de 1 à 8 – un écart qui permet de faire vivre une authentique fraternité d’armes. » Voilà pour la fibre sociale du général tout autant qu’un réflexion sous-jacente sur le principe d’égalité qui fait tenir tout autant une nation en cohésion cohérente. Car la dynamique du peuple français ou sa « passion », et Emmanuel Todd l’a bien montré, n’est pas tant la liberté que l’égalité. Pierre de Villiers semble l’avoir tout autant compris.

Puis, il dit « Levant » comme sous Napoléon ou Ferdinand de Lesseps. Il cite le maréchal Foch, Didier Deschamps. Mais surtout Hubert Lyautey, militaire au parcours qui mêle Première guerre mondiale et colonialisme au Maroc. Il parle football tout en cultivant le verbe gaullien, « le génie français, j’y crois » dit-il quand Emmanuel Macron plaide volontiers pour « un esprit français ». Chateaubriand versus Hegel, une question de lectures sans doute.

Il a pris ses fonctions en février 2014 et a donc connu et traversé les attentats. Il soigne pour cela beaucoup plus la presse quotidienne régionale que les grands médias nationaux. Cet entretien par exemple, accordé au quotidien le plus vendu en France, Ouest France. En terrain ami visiblement pour le Vendéen. Pierre de Villiers y explique que s’il n’a pas « vocation à être candidat à la présidentielle », il a toutefois vocation « à œuvrer pour la France, en rencontrant les entrepreneurs et les jeunes pour transmettre ce qu’ [il a] appris ». Il « œuvre » donc depuis sa démission, discrètement.

Et parmi ses « bonnes œuvres », les quartiers populaires, dans lesquels il dit se rendre. « La jeunesse c’est toute ma vie » lâche-t-il au détour d’une interview, plaidant pour une armée creuset social et national. Même pour les quartiers populaires et leurs « jeunes » pour lesquels il parle d’« humanité », « d’amour », « et, s’il le faut, de la fermeté ». Une approche de dame patronnesse en somme qui tranche avec les diatribes de son frère, Philippe de Villiers. Un frère, seigneur en son royaume vendéen, discret conseiller d’Emmanuel Macron et contempteur obsessionnel d’un islam imaginaire. Un frère que Pierre de Villiers prend soin de mettre à distance idéologique tout en célébrant leurs liens familiaux.

Autre sujet, le petit tour obligé par l’environnement. Là se décèle une approche créationniste discrète où l’homme serait le gardien de la terre, dans une pure tradition chrétienne : « Je suis d’origine rurale ; je suis attaché à la Création que l’homme est en train de détruire. On va laisser à nos petits-enfants une Création abîmée et des décisions lourdes à prendre ».

Enfin, sur le social, le général tient le front en lignes floues. Analysant la révolte des Gilets jaunes, il écrit : « Loin d’être un mouvement social de plus, elle a révélé une crise sociétale d’une grande ampleur ». Le militaire souligne « le sentiment d’éloignement croissant entre les dirigeants, quels qu’ils soient, et les citoyens, les salariés des entreprises, les membres des associations, etc. L’individu se sent ignoré, laissé-pour-compte, sans pour autant savoir qui décide vraiment de son sort ».

Et la flèche de Parthe finale en direction du pouvoir version Macron : « Nos élites sont parfois de bons tacticiens ; ils sont souvent de piètres stratèges […]. Nos élites manquent de profondeur […]. Il nous manque des chefs qui incarnent une voix et fixent la voie ».

Le fils et le père

Certains ont vu dans le succès de ces livres l’évidence d’une crise profonde de l’autorité. Un désir traverserait le pays, celui d’un homme providentiel, en homo ex machina. Tout se passe comme si c’était là moins un refus de toute autorité qu’un rejet de l’autorité telle qu’elle est incarnée et pratiquée par Emmanuel Macron. Une situation qui coïncide avec un état social fissuré. Avec une question qui occupe déjà cette période de flottement, d’affûtage et de petites manœuvres qui s’ouvre et qui a pour ligne d’horizon 2022. Comment sortir du duel, déjà vendu et présenté comme inévitable, Le Pen fille (en attendant la petite-fille)-Macron ?

Il y a tout juste un an, Emmanuel Todd, invité sur Les Matins de France Culture, concluait un panorama inquiet de la situation française : « Le risque en France actuellement, ce n’est pas la révolution, c’est le coup d’Etat ». Rien de prophétique ou d’apocalyptique de la part de celui qui a la réputation d’avoir tout prévu, de la chute de l’URSS au repli-déclin américain. Une analyse qui traduit ce qu’il faut bien qualifier d’impasse, voire d’aporie macronienne. Un trop plein de démonstrations autoritaires qui rejoint un vide de l’autorité. Une lassitude aussi de la dialectique du « en même temps » qui serait perçue moins comme une dynamique de dépassement que comme une force d’enlisement. Pesanteur du pouvoir contre apesanteur de l’accession à ce même pouvoir. La force d’attraction du macronisme, si elle a pu un temps donner l’illusion d’une mise en orbite facile, revient à ce qu’elle est : une force gravitationnelle qui cloue sur place.

Mais un militaire pour pallier à ce vide de l’autorité ? Vraiment ? L’armée reste en France une institution respectée. Les Français se sont habitués, depuis les attentats, à voir circuler dans les rues des soldats armés, en force de protection. Une situation qui contraste avec l’image de l’institution Police qui rencontre une méfiance accrue, voire un discrédit net, depuis les différents mouvements sociaux. Des deux bras armés de l’Etat, seul le militaire a gardé sa légitimité. Puis on l’oublie parfois mais il est un tropisme français indéniable qui lie les soubresauts et bifurcations politiques du pays à des évènements militaires. La première République fut proclamée après la victoire de Valmy et la Troisième fondée après la défaite de Sedan. Puis ce fut « La drôle de guerre » qui mit fin à cette Troisième République, avec les pleins pouvoirs votés à Pétain. La Quatrième succombera à son tour après le putsch raté de mai 1958 à Alger et le retour de l’homme providentiel, le général de Gaulle. Un militaire déjà. S’en est suivie une Constitution taillée sur mesure pour un président-monarque qui peut réclamer, selon l’article 16, les pleins pouvoirs. Et un exécutif qui peut mener une guerre pendant 4 mois sans que le parlement n’intervienne (article 35). Une Constitution de Caudillo. Une Constitution de militaire.

Or, à observer le parcours de Pierre de Villiers, on s’étonne, on s’interroge. Se prépare-t-il ou le prépare-t-on à pallier au vide de l’autorité dans un trop plein de pouvoir(s) que semble esquisser la présidence Macron ? Depuis sa démission, Pierre de Villiers « se civilise », et pas seulement en portant le costume de ville. Il se polisse en différentes activités, à mi-chemin entre l’auteur à succès et le « vieux sage ». Un rôle qu’il tient en bonne volonté, malgré le maintien parfois un peu raide qui laisse deviner l’ancien militaire. On apprend ainsi qu’il est devenu un conférencier très sollicité par de grandes entreprises comme des PME. Sa popularité l’a fait entrer dans le cercle des intervenants convoités. Il est représenté pour cela par l’agence de relations publiques Les Rois mages. Le candidat Macron avait fait appel quant à lui à l’agence Jésus et Gabriel. Cela ne s’invente pas. Télescopage de symboles et de signes. Voilà donc un homme qui depuis sa démission trace un sillon en exacte opposition de celui labouré par Emmanuel Macron. Comme à revers. Esquissant le début d’une ébauche d’un programme mais sans jamais donner l’impression d’être candidat. En cela il adopte une stratégie inverse d’Emmanuel Macron qui fut longtemps un candidat déclaré sans programme révélé.

Mais au fond, qu’importe le programme car c’est l’histoire, le « narratif » que porte chacun de ces hommes qui feront la différence. Que racontent Emmanuel Macron et Pierre de Villiers ? Des variations sur des thèmes résolument différents. Le premier a joué, dans son ascension, sur la narration du jeune espoir censément sorti de nulle part. Le second interprète une figure tutélaire et paternelle. Roger-Gérard Schwartzenberg a identifié dans son livre L’Etat Spectacle (Flammarion, 1977) quatre archétypes de pouvoir. D’abord le héros, celui qui vient sauver d’une calamité une nation fragilisée. Son pouvoir participe plus du charisme, de la transcendance que de l’onction démocratique. De Gaulle en France en est l’exemple le plus évident. Autre rôle, Monsieur Tout-le-Monde ou le common man, celui qui s’efforce de gommer en lui tous les attributs et aspérités du pouvoir : c’est Truman et son bon sens aux Etats Unis ; Antoine Pinay et son petit chapeau ; François Hollande, son scooter et son régime. Autre rôle, le leader de charme, le disruptif, celui qui veut toujours faire table rase du passé, balayer le père le plus souvent : Kennedy, son teint bronzé et sa « Nouvelle frontière » ; Obama, obscur élu de l’Illinois et sa femme Michelle ; les charmeurs Trudeau (père et fils) ; Giscard d’Estaing, ses safaris, son accordéon et son ski ; Sarkozy et son épouse mannequin. Vient enfin le père, dont l’autorité en appelle à un ordre naturel. Il offre une image classique du pouvoir entendu comme figure paternelle de substitution, rassurante et autoritaire. Mitterrand, De Gaulle à la fin de sa vie pour ne citer que les plus totémiques ; Chirac aussi, une fois élu. Evidemment ces rôles ne sont pas figés et tel homme politique qui endossera le costume de « héros » peut devenir, le temps passant, le père de la nation. Les combinaisons sont possibles aussi : common man et père ; héros et père ; leader de charme et héros. Le pouvoir est une vaste scène.

Emmanuel Macron a, à l’évidence, joué avant son élection du registre du leader de charme. Les couvertures de papier glacé qui ont accompagné son ascension ont toute emprunté à cette chanson de geste construite : le Rastignac picard qui se serait fait tout seul, bousculant au passage la poussière des ors de l’Etat. Peu importe que ce « conte » médiatique soit très loin de la réalité. La réalité est plutôt celle d’un homme qui a su jouer de ses protections diverses, se couler parfaitement dans le moule des grands corps de l’Etat et des stratégies politiciennes les plus éculées. Mais face aux faits, c’est la légende (dorée) qui fut pourtant imprimée.

Si son âge l’a empêché de prétendre au rôle de père, depuis son élection il s’essaie tant bien que mal à celui de héros. Du moins il en appelle à la figure héroïque : transcendance, charisme, élection (pas la démocratique, l’autre, celle de droit quasi divin), chemin solitaire. Un chemin en paliers, incompris, qui a moins à voir avec l’appel démocratique et horizontal qu’à une autre forme d’appel, très vertical celui-là. Une mythologie, voire une mythographie, qui s’entête dans ses discours. Qu’il s’habille en pilote d’avion, en iconographie très « Top Gun » ou qu’il rende des hommages appuyés aux « morts pour la nation », des secouristes aux soldats tués en dites « opérations extérieures ». Chaque hommage national prend alors l’allure d’une célébration religieuse d’apothéose. Au sens premier du terme, celle de la déification du héros.

Et Pierre de Villiers dans tout cela ? Il semble cultiver trois archétypes : à l’évidence par son âge, 64 ans, il peut prétendre au rôle du « père ». Son passé militaire en hautes responsabilités, sa démission coup d’éclat plaident pour l’archétype de héros. Depuis sa démission, son « labourage » des réalités françaises, à travers livres, interviews à la PQR, son activité de conférencier et sa façon de clamer son amour du football, de la vie de famille, sa visite en terra incognita des « banlieues », plaident pour l’esquisse d’un « common man ». Et si pointe, sous l’affabilité démocratique, le hobereau de province, le Vendéen en lui ne pourrait se plaindre de la dimension monarchique de la Ve République. Autrement dit, Pierre de Villiers semble développer une stratégie de « réconciliation des contraires » français quand tout en Emmanuel Macron semble de plus en plus les exacerber. Malgré sa dialectique du « en même temps ».

Emmanuel Macron, pour qui, pour quoi ?

Emmanuel Macron est au pouvoir jusqu’en 2022. Une double question structurera les lignes et recompositions politiques d’ici là. Se représentera-t-il ? Et si oui, contre qui ?

La conquête du pouvoir par le président, qui a mené à son élection de 2017, a pu rejouer un Blitzkrieg politique. Une guerre éclair qui aurait pris de court ses adversaires, de Manuel Valls à François Hollande. Pourtant, tout n’est pas si simple. Le journaliste Marc Endeweld, dans ses deux livres fouillés et fondamentaux – L’ambigu monsieur Macron ( Flammarion, coll. « Flammarion enquête », 2015) et Le Grand Manipulateur : les réseaux secrets de Macron (Stock, 2019) – a démontré comment cette prise de pouvoir fut surtout largement préparée en amont, par réseautages larges, quadrillages et siphonnage en règles des soutiens divers. Emmanuel Macron a été propulsé dans la vie politique française avec la bénédiction et l’onction de puissants parrains, la plupart issus des milieux d’affaires. Avant sa seule et unique élection, il avait déjà obtenu l’adoubement des milieux financiers, du patronat, des patrons de presse. L’élection n’est venue que dans un second temps « démocratiser » une ascension vers le pouvoir commencée bien en amont. Une lente montée en présence, puis en omniprésence médiatique ; puis la création des limbes d’un parti qui s’est vite avéré une coquille vide. Si la Ve République a voulu faire de l’élection présidentielle la rencontre d’un homme et du peuple, jamais cela ne fut plus éloigné de la réalité qu’avec Emmanuel Macron.

Désormais la fièvre contestataire et frondeuse gagne l’édifice macronien. Elle est d’abord venue des corps institués. Ceux qui ont historiquement construit l’Etat français. Equilibre scellé depuis des siècles entre ces corps constitués qui est la véritable structure et architecture de l’Etat. A la volonté de pouvoir du président s’est opposée une autre logique, celle de la puissance propre de l’Etat. Car l’Etat français n’est pas un open space, en illusion d’horizontalité où seul son pouvoir aurait eu la verticalité requise. Il s’est constitué de verticalités, grands corps qui se tiennent et soutiennent la verticalité ultime, celle du président. Emmanuel Macron a fait preuve d’arrogance en prétendant contourner les équilibres étatiques. Les allégeances qui se tiennent et maintiennent l’Etat. Les superstructures diraient les marxistes. S’il a pu penser créer « un nouveau monde », le chef de l’Etat a sous-évalué les freins et l’opposition de l’ancien monde. « L’Etat profond » a-t-il pu dire. L’appareil d’Etat est venu le lui rappeler à plusieurs reprises, de façon frontale ou en fronde feutrée. De l’affaire Benalla à la résistance des autorités administratives indépendantes.

Puis nul ne gouverne par l’humiliation, au risque d’accumuler les rancœurs. C’est là une leçon que Machiavel avait pourtant clairement énoncée. L’ascension au pouvoir du président a été bordée de désillusion, de trahison et mépris distillés précisément envers ceux qui l’ont aidé. Manuel Valls, François Hollande, Alain Jouyet, Jean-Louis Borloo pour ne citer que les plus évidents, pourraient en témoigner. Autant de rancunes accumulées, d’amertumes en berne, de colère refroidies en passe de se rallumer. Marc Endeweld note ainsi : « À Paris, ils étaient nombreux les « amis » du jeune ambitieux. Bien peu avaient perçu sa conception très verticale du pouvoir, presque monarchique. Aujourd’hui, au cœur même des élites parisiennes, l’enthousiasme a laissé la place à l’amertume, voire à la crainte ». Ou encore : « Depuis, la ligne est rompue entre le plus haut personnage de l’État et les vieux dirigeants, les patrons qu’il a séduits un à un durant de nombreuses années ».

Dans la pure tradition bonapartiste, boulangiste diront certains, Emmanuel Macron a pu prétendre n’avoir pour seul interlocuteur que le peuple. « Je réponds au peuple français », mots qui venaient clore l’algarade aux « indéterminés » auxquels il avait lancé le défi de venir le chercher après la révélation de l’affaire Benalla. Il signifiait ainsi une mise en congé des institutions et des corps intermédiaires. Un précédent qui s’observe encore. Tous les intermédiaires nécessaires -syndicats, autorités administratives indépendantes, relais démocratiques divers – sont comme ignorés. Leur capacité à amortir les tensions, à traduire en offre politique les revendications et oppositions légitimes est peu à peu réduite. Or un système de pouvoir fondé sur la négation ou la sape de la politique ne peut avoir d’autres opposants que des révoltés et la tension sociale permanente.

Puis le peuple dont Emmanuel Macron se réclame, ce « peuple profond », le rencontre-t-il vraiment ? C’est pourtant celui-là même qu’il évite, en rencontres chorégraphiées en amont ou en parcours faits de détours. Emmanuel Macron a-t-il fait sienne cette remarque d’Alain Minc « le peuple, ça n’existe pas » ? Mais ce « ça » obstiné défile depuis plus d’un an sous la couleur jaune ; ce même « ça » s’oppose au « moi » et « surmoi » présidentiels en refusant la retraite à points, prélude à un décorticage systématique du modèle social français né des travaux et idéaux du Conseil national de la Résistance.

En l’état, Emmanuel Macron ne pourrait être réélu en fonction de son bilan ou de son programme. Est-ce un scénario en  T.I.N.A politique (« There is no alternative ») qui sera choisi pour permettre une réélection en 2022 du président actuel ? Toute la tactique du président se résumera-t-elle en une fuite en avant de la terre brûlée ? En un positionnement qui consistera à réunir encore sous son seul nom un large parti ou une convergence d’intérêts, dans un ventre mou, oscillant en mouvements réguliers du centre-droit au centre-gauche ? A la droite et à la gauche du parti présidentiel, les Républicains et le Paris socialiste réduits à l’état de croupions ou partis-prétexte. Aux extrêmes, La France Insoumise et le Rassemblement national qui font et feront figure de repoussoirs commodes, structurant un peu cette offre politique liquéfiée. Entre le brun et le rouge dilué, un vaste et monotone bleu vaguement teinté de rose. Le bleu macronien atone.

Dans ce bleu sans contraste, alors qui ? Comme le dit une Gilet jaune « Rassurez-vous, je le déteste, sinon je ne serais pas depuis trois semaines sur les ronds-points. Mais je me demande : s’il dégage, on met qui à la place ? »

Lire aussi : Présidentielle 2022, la France tentée par un militaire ?

Illustration : Emmanuel Macron aux côtés de Pierre de Villiers. 14 juillet 2017. Crédit photographique : © École polytechnique – J.Barande

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