[Dé]cryptage

De l’Etat juif au foyer juif, la « bombe » de Peter Beinart

[Dans un début d’été encore hésitant], c’est un bloc de mots dans la mare qu’a lancé Peter Beinart. « I no longer believe in a jewish state ». Le titre barre la page du New York Times, vénérable journal de référence. Le journaliste et intellectuel juif américain poursuit, enfonçant la braise de l’incendie qu’il a possiblement allumé, « durant des décennies, j’ai plaidé pour une séparation entre Israéliens et Palestiniens. Désormais, je peux envisager un foyer juif dans un Etat égalitaire ».

Selon Peter Beinart, « il est temps d’abandonner la solution traditionnelle des deux États et d’adopter l’objectif de l’égalité des droits pour les Juifs et les Palestiniens ». Il ajoute que « L’égalité pourrait prendre la forme d’un seul État comprenant Israël, la Cisjordanie, la bande de Gaza et Jérusalem-Est ».

Interviewé par Fareed Zakaria sur CNN (c’est dire l’importance de sa prise de position), Beinart renchérit : « La solution à deux États est morte ». Il enterre ainsi les Accords d’Oslo, feuille de route désormais parcheminée du prétendu « processus de paix ».

Ce constat, d’autres l’ont fait. Il suffit de se rendre en Israël/Palestine pour observer une terre morcelée, sectorisée selon les impératifs de la colonisation et le contrôle de la population palestinienne. Mais cet article est important en raison de l’auteur lui-même. Il est l’une des figures les plus importantes du sionisme libéral aux États-Unis. Le changement de sa position peut être considéré comme l’indication d’une évolution copernicienne au sein du sionisme libéral américain.

Le chemin de Damas du sionisme libéral

Qui est Peter Beinart ? Pour le public français, un illustre inconnu sans doute. Pour le public américain, juif ou pas, il est une figure audible et écoutée des Américains juifs dits sionistes libéraux, ce libéralisme devant être compris au sens politique du terme.

Cet intellectuel traduit-il par cette position un chemin de Damas à venir pour cette tendance du judaïsme mondial, avec dessillement et écailles tombées des yeux ? La teneur de son texte le laisse en tout cas supposer tant il emporte le constat résigné puis les ferveur et conviction des nouveaux convertis.

L’article du New York Times n’est qu’un condensé hâtif d’une position qu’il avait développée beaucoup plus longuement dans le Jewish currents, le média d’actualités juif progressiste, laïque et de gauche.

Dans cet article long et comme écrit en concentration fiévreuse, Beinart fait un constat sur ce qu’est être juif dans le contexte de l’Etat d’Israël : « Dans le grand centre de la vie juive […] être juif signifie avant tout soutenir l’existence d’un État juif. Dans la plupart des communautés juives du monde, rejeter Israël est une plus grande hérésie que de rejeter Dieu ». Puis il plonge dans les sources de la tradition juive pour résoudre la possible contradiction que cela induit pour tout juif. Il pose que les juifs ont su faire « la distinction entre la forme et l’essence » à des moments critiques de leur histoire. Selon lui, pendant des siècles, le culte juif a consisté à apporter des sacrifices au Temple de Jérusalem. Il précise qu’en 70 de notre ère, alors que le Temple était sur le point de tomber, le rabbin Yochanan ben Zakkai avait demandé à l’empereur romain de lui « donner Yavné et ses Sages ». De cette académie de Yavne serait née « une nouvelle forme de culte, basée sur la prière et l’étude. Il s’est avéré que le sacrifice d’animaux [Ndlr. donc la centralité du Temple où se faisaient ces sacrifices] n’était pas essentiel pour être un juif ». De la centralité du Temple dans le judaïsme à celle d’Israël dans la judéité, il n’y a qu’une question de degré, ou un pas, que franchit Beinart. Filant l’analogie, il conclut : « Le soutien à un État juif ne l’est pas non plus ». Désormais, il s’agit « d’imaginer une nouvelle identité juive, une identité qui n’assimile plus l’égalité des Palestiniens au génocide juif. Une identité qui considère la libération des Palestiniens comme faisant partie intégrante de la nôtre. C’est ce que Yavné veut dire aujourd’hui ».

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L’aporie et contradiction éthique auxquelles semble s’être heurté Peter Beinart est celle de beaucoup de juifs américains. La politique menée par Benjamin Netanyahou, qui « a juré d’annexer des parties de la terre qu’Israël contrôle brutalement et de façon non démocratique depuis des décennies », rend cet équilibrisme désormais impossible pour beaucoup. « J’ai commencé à me demander, pour la première fois de ma vie, si le prix d’un État qui favorise les Juifs par rapport aux Palestiniens n’est pas trop élevé » expose Beinart.

Conclusion, ou « douloureuse vérité », le projet auquel les sionistes libéraux, « comme moi » précise-t-il, se sont consacrés pendant des décennies – un État pour les Palestiniens séparé d’un État pour les Juifs – a échoué.

Unique solution à cette impasse éthique, « il est temps pour les sionistes libéraux d’abandonner l’objectif de la séparation entre Juifs et Palestiniens et d’embrasser l’objectif de l’égalité entre Juifs et Palestiniens. Cela n’exige pas d’abandonner le sionisme. Il faut en faire revivre une compréhension qui a été largement oubliée. Il faut faire la distinction entre la forme et l’essence. L’essence du sionisme n’est pas un État juif en terre d’Israël ; c’est un foyer juif en terre d’Israël, une société juive florissante qui offre à la fois un refuge aux juifs et enrichit le monde juif tout entier. Il est temps d’explorer d’autres moyens d’atteindre cet objectif, de la confédération à un État binational démocratique, qui ne nécessitent pas de soumettre un autre peuple. Il est temps d’envisager un foyer juif qui soit aussi un foyer palestinien ». Beinart fait donc pivoter le sionisme d’un objectif stato-centré à majorité juive vers l’idée d’un « foyer » juif, terme neutre et politiquement sujet à de nombreuses interprétations possibles.

Foyer juif et Etat juif

Dans son opinion publiée par le New York Times, Peter Beinart estime qu’ « Il est temps d’imaginer un foyer juif qui n’est pas un État juif ». Il rappelle, en un point historique, que la demande d’un État juif n’a pas défini le sionisme avant les années 1940. Cela n’était pas seulement vrai pour les « sionistes culturels » comme Ahad Ha’am. C’était également vrai pour les « sionistes politiques » comme Theodore Herzl, Leon Pinsker, Ze’ev Jabotinsky « et même, pendant une grande partie de sa vie, David Ben Gourion » : « Jusque dans les années 1920, Ben Gourion imaginait des collectifs juifs et palestiniens qui fonctionneraient comme des « États dans l’État », avec leurs propres Parlements et Premiers ministres autonomes ».

Ces hommes ont mis l’accent sur l’autodétermination des juifs – une communauté juive florissante qui avait l’autonomie nécessaire pour gérer ses propres affaires – plutôt que sur la souveraineté juive. Une distinction qui pourrait être celle entre un millet, cette forme d’autonomie des communautés propre à l’empire ottoman, et l’Etat-nation tel qu’il a été théorisé et développé d’abord en Europe.

La rupture pour le sionisme, qui devient peu à peu stato-centré, se situe selon Beinart avec le génocide juif européen : « C’est l’Holocauste qui a fondamentalement transformé la pensée juive en matière de souveraineté. Dans les années 1940, note Shumsky, les sionistes ont envisagé « un nouveau contrat » avec le monde : « En échange de l’extermination de millions de juifs européens et de l’effacement de la personnalité juive collective des terres de la diaspora européenne, il faut donner aux juifs un État qui exprimerait uniquement l’identité nationale juive » » écrit-il.

Beinart distingue donc Etat et foyer juif. Cette notion originelle de « foyer » est d’ailleurs présente dès la déclaration Balfour. Elle apparaît sous le terme de « Home », mot traduit par « foyer national ». La Conférence de San Remo de 1920 s’en suivit. Cette conférence avait réuni les grandes puissances victorieuses de la Première guerre mondiale afin de fixer le sort des provinces arabes de l’Empire ottoman après la Première guerre mondiale. Elle prépara donc le terrain pour le mandat de la Grande-Bretagne sur la Palestine en 1922 sous l’égide de la Société des Nations. La déclaration qui en a résulté utilise le même terme de « foyer » : « Attendu que les principales puissances alliées ont également convenu que le Mandataire devrait être chargé de mettre en œuvre la déclaration faite initialement le 2 novembre 1917 par le gouvernement de Sa Majesté britannique, et adoptée par les dites puissances, en faveur de l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif… Attendu que le lien historique du peuple juif avec la Palestine et les raisons de la reconstitution de son foyer national dans ce pays ont ainsi été reconnus ».

Révolution copernicienne?

Israël a aussi tiré sa légitimité auprès des communautés juives du monde entier en se présentant comme un refuge pour le peuple juif, après des millénaires d’hostilité jusqu’à l’acmé du génocide juif européen. Mais Beinart l’explique aussi, il croyait en Israël en tant qu’État juif parce qu’il voyait l’impact d’Israël sur son grand-père et son père. « Je savais qu’Israël était une source de réconfort et de fierté pour des millions d’autres juifs, dont certaines familles avaient vécu des traumatismes plus importants que les miens ». Mais cette justification morale a toujours eu une faiblesse flagrante : les Palestiniens et l’injustice qui leur est faite.

Face à ce dilemme moral, les sionistes libéraux ont cherché une solution dans l’idée d’un État palestinien et un « processus de paix » devant y mener. Or Oslo, accueilli comme une panacée politique et morale, est devenu un pharmacon néfaste tout autant qu’un masque commode posé sur le visage colonial d’Israël. A y regarder de plus près, peu ont eu, comme Edward Saïd, l’intuition que ces accords étaient profondément léonins et emportaient avec eux une intenable et éternelle situation de statu quo.

Mais le duo Trump-Netanyahou a fait voler en éclats cette si fragile illusion morale. Beinart dit avoir réalisé qu’un État juif n’est plus possible, surtout après la publication du « plan de paix » du président Donald Trump, qui a donné à Israël un contrôle encore plus grand sur la Cisjordanie et a normalisé les colonies israéliennes, illégales en vertu du droit international faut-il encore le rappeler.

Lire aussi : Plan Trump, non-Etat palestinien et vassalisation d’Israël

La prise de position publique de Beinart enterre dans un double mouvement un principe et une illusion. Le principe est celui d’un Etat juif qui serait démocratique. Et d’une démocratie qui serait seulement réservée aux populations juives. L’illusion est celle des Accords d’Oslo, qui ont été moins la feuille de route d’une paix active que celle d’une colonisation rampante sous couvert de processus de paix jamais vraiment abouti, ni même totalement commencé.

L’illusion morale des accords d’Oslo n’est plus. Reste la crue vérité d’une terre morcelée et d’un peuple dominé. Certains sionistes libéraux, à l’instar de Beinart, semblent avoir enfin ouvert les yeux sur cette simple vérité dérangeante et ont décidé de prendre la parole. Au-delà du cas Beinart se décèle sur les campus et dans l’opinion juive américaine un mouvement de fond net, celui de l’impossibilité pour de plus en plus de juifs américains d’être en mesure de concilier leurs valeurs libérales avec leur soutien à Israël et l’injustice et l’inégalité de ses politiques envers les Palestiniens.

Avec la position de Beinart, c’est tout le principe d’égalité entre Israéliens et Palestiniens qui est mis en avant. Un principe dangereux tant les partisans de la ligne dure israélienne craignent que l’égalité ne permette aux Palestiniens d’atteindre une domination politique, la démographie à terme pesant dans ce sens. Les réactions n’ont donc pas tardé devant la brèche ouverte par le journaliste. L’ambassadeur des États-Unis en Israël David Friedman, très proche de Benjamin Netanyahou, a aussitôt sorti l’artillerie lourde : « Le plaidoyer de Beinart en faveur d’un État binational pour remplacer l’État juif d’Israël est bien plus insidieux qu’il n’y paraît à première vue. Ce plaidoyer, s’il se concrétise, finira par détruire Israël et apportera un résultat aussi calamiteux ».

Illustration : Peter Beinart, juin 2010, Hubris and American Foreign Policy. Droits : New America.

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