[Dé]cryptage

Sentinelle et Gilets jaunes, pourquoi il fallait s’inquiéter dès l’état d’urgence

La décision avait été prise par Emmanuel Macron en Conseil des ministres. Et c’est une annonce qui n’est pas passé inaperçue. Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, a annoncé que la mission antiterroriste militaire Sentinelle sera mobilisée de manière « renforcée » samedi 23 mars dans le cadre des manifestations des « Gilets Jaunes ». Les militaires auront pour mission « de protéger des bâtiments officiels et autres points fixes ». Selon Benjamin Griveaux, cela permettra aux forces de l’ordre de se « concentrer sur les mouvements, sur le maintien et le rétablissement de l’ordre ».

[« On a à notre disposition] cette mission Sentinelle assurée par des militaires et qui ont parfaitement vocation à sécuriser les lieux, comme d’ailleurs nos concitoyens ont l’habitude de les voir » a ajouté le porte-parole. « Ordre », « habitué » …Les mots sont lâchés. Depuis les attentats du 13 novembre 2015, la France s’était effectivement habituée à voir ces soldats lourdement armés, 7 000 selon les chiffres de 2017, déployés aux points nodaux et névralgiques des villes : lieux de cultes, lieux touristiques, gares et aéroports. Les voici désormais requis non contre la lutte antiterroriste mais dans le cadre de mouvements sociaux. Certes, Florence Parly a tenté tant bien que mal d’éteindre le feu de questions et inquiétudes que cette décision a suscité. Selon la ministre des Armées, il s’agit simplement pour Sentinelle de « soulager » policiers et gendarmes à qui le maintien de l’ordre public revient. Mais sur le terrain, comment distinguer en pleins heurts ce qui va relever de la police et ce qui va relever du simple « soulagement » militaire ?

Mais la symbolique demeure. Un Rubicon républicain peut-être franchi. Puis ne l’oublions pas, la Vème République est née sur les fonts baptismaux d’une tentative de coup d’Etat militaire, d’une guerre civile en germes sur fond d’« événements d’Algérie ». Elle porte donc l’empreinte institutionnelle d’une verticale bonapartiste dans laquelle le si « libéral » Emmanuel Macron s’est « aisément » coulé. S’il ne l’a pas encore accentuée. Puis, il reste l’implicite posée par cette décision. L’armée est désormais appelée à maintenir l’ordre dans la rue. Une fonction sécuritaire nationale pourtant dévolue à la police et à la gendarmerie. Est-ce bien à l’armée de se déployer dans le cadre de mouvements sociaux, question interne s’il en est ? Autre implicite qui interroge, faut-il désormais comprendre que les Gilets jaunes sont assimilés aux terroristes ? Est-ce là la manifestation de la militarisation de l’espace public, de l’ordre public ? De la question sociale ?

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Pourtant tout était prévisible. Depuis la loi du 13 novembre 2014, les gouvernements successifs se sont retrouvés dans la même dérive de la répression administrative préventive et d’un renforcement de l’appareil répressif de l’État. Oui, tout était en germes dès l’état d’urgence. La dynamique folle de la réponse sécuritaire n’a fait que suivre sa trajectoire rectiligne qui déborde désormais hors du cadre dans lequel elle avait été circonscrite : les quartiers populaires et les musulmans.

Pointillisme de l’ordre sécuritaire, par à-coups et « habituation », les mesures permises par l’état d’urgence ont été appliquées lors des manifestations qui ont entouré la « Loi Travail » El Khomri. Autre débordement opportuniste, les mesures prises contre les mobilisations à propos de Notre-Dame-des-Landes ou contre des militants écologistes lors de la COP21.

Cet ordre sécuritaire, dont les points d’orgue ont été un état d’urgence d’une durée de deux ans et des militaires déployés sur le sol national, n’a pas été qu’une question de lois, de textes. Il a également été l’indice d’un état d’esprit. C’est en cela qu’il est dangereux car, par capillarité souterraine, son esprit a « contaminé » d’autres lois adoptées ultérieurement. La loi dite anticasseurs par exemple est entièrement marquée par ce paradigme sécuritaire car elle rompt de multiples équilibres juridiques – séparation des pouvoirs, prédominance de l’administratif sur le judiciaire, logique de suspicion au détriment de la matérialité des faits.

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Déployer Sentinelle lors d’une contestation sociale participe de cet esprit qui hante désormais toute la France. Il s’agit là, ni plus ni moins, que de militariser l’ordre public. C’est là un retournement. Au sens premier d’abord, vers une tradition française tant bien que mal corsetée mais toujours présente. Un retournement au sens de brouillage aussi. Le national et l’international, l’ordre sécuritaire et l’ordre militaire, le maintien de l’ordre public et la guerre, le citoyen et l’ennemi, tout ressort comme indistinct et confondu.

Et l’ordre sécuritaire déborda des quartiers populaires

Cet ordre sécuritaire s’est installé sur tout le territoire depuis le 14 novembre 2015, avec le déploiement de Sentinelle et l’instauration de l’état d’urgence. Pourtant, cet ordre fut presque invisible pour la majorité de la population. Celle-ci n’en constatait l’existence qu’à travers la présence armée de militaires dans les rues.

Parce qu’au fond cet ordre sécuritaire ne les touchait pas. Au sens premier, il leur a été indolore. Presque invisible, si ce n’est les chiffres communiqués. Certes, dans la presse sont peu à peu remontés des témoignages de personnes visées par l’état d’urgence. Mais l’interrogation qui aurait dû alors se faire a été à peine murmurée. Car, quoi ? On se disait qu’au fond, selon le bon vieil adage, « il n’y a pas de fumée sans feu » et que ceux qui avaient eu à en souffrir avaient sans doute quelque chose à se reprocher. Comme si les erreurs n’étaient pas possibles. Comme si l’arbitraire d’État n’était pas envisageable. Puis, tout compte fait, l’état d’urgence continuait les préjugés sur l’islam, dans une opinion publique chauffée à blanc sur cette question, de façon obsessionnelle. Il renforçait l’idée d’un « eux » et d’un « nous » irréconciliables.

Oui, ne nous leurrons pas, pour la quasi-totalité de la population française, l’ordre sécuritaire a été invisible. Or des innocents ont été touchés. Pas par accident, ni par erreur. Par la logique inhérente à l’ordre sécuritaire qui confond suspicion et culpabilité. Après les attentats de novembre 2015, les quartiers populaires ont bruissé des perquisitions qui ont visé d’autres personnes du voisinage. Tous s’étonnent du décalage saisissant entre le discours public, médiatique et politique, et la réalité qu’ils constataient de leurs yeux. Là où les responsables venaient vanter leurs chiffres, nombre de perquisitions ou assignations effectuées, les personnes interrogées constataient les dégâts matériels et les familles apeurées : « Dans le quartier, on se demandait à qui serait le tour la nuit suivante » a-t-on pu entendre. Ces quartiers l’ont vécu avec le sentiment d’avoir été visés en priorité. L’introduction de certaines mesures de ce régime dans le droit commun n’arrangera rien. L’esprit de l’état d’urgence, fait de logique de suspicion et d’ordre sécuritaire, contamine déjà d’autres mesures.

Pourtant, tous ont connu les affres de la mise en accusation, avec une quasi-impossibilité de sortir de cette zone grise où, déclarés ni coupables ni innocents, ils étaient constamment suspects. Tous ont subi un traumatisme, d’autant plus important qu’il leur était impossible d’être considérés comme victimes d’une injustice, voire d’un arbitraire d’État, dans une société traumatisée par les attentats. Les victimes, les seules légitimes, étaient celles des attaques. Peut-on vraiment être victime d’un État qui n’a, somme toute, fait que chercher à défendre sa population ?
Le fait qu’il ait été circonscrit majoritairement à une population musulmane, populaire, vivant déjà en périphérie sociale, économique et géographique, du reste de la population, a joué dans cette acceptation passive et reconnaissante du reste de la population française.

Les mesures prises contre le terrorisme ont donc été utilisées à la fois contre les quartiers populaires mais aussi contre les mouvements sociaux hors de ces quartiers. Il s’est construit presque en équivalence avec ces mouvements. La verticale du pouvoir et la violence politique deviennent telles que les situations de tension ne peuvent que se multiplier. Et l’inscription dans le droit commun de certaines mesures de l’état d’urgence, les lois adoptées ultérieurement aussi, offrent désormais aux pouvoirs publics une formidable machine coercitive contre tout mouvement social ou contestataire. En dehors de toute situation de terrorisme ou de danger pour la nation.

Où est la réponse politique ?

L’armée sera donc dans les rues de Paris, déployée dans le cadre d’un mouvement social. Oui, il faut répéter cette phrase. Car que dit-elle ? Que la question sociale se traite de la même façon que la question sécuritaire, laquelle avait été militarisée après les attentats du 13 novembre 2015. Glissement saisissant du militaire au social, avec comme axe de bascule le sécuritaire.

Cette esprit sécuritaire auquel, selon le mot de Benjamin Griveaux, les Français sont désormais « habitués » interroge, de façon presque automatique, les rapports structurels qu’entretiennent la violence d’État, la militarisation de la police, la mondialisation de la question du terrorisme et la gestion intérieure des populations. De glissement en glissement, de certains à tous.

Commode stratégie sécuritaire qui permet d’éviter de s’interroger, en déambulation politique erratique et en évitement. Il a été le moyen de ne pas se pencher sur les questions sociales et sociétales directement posées à la société française par les Gilets Jaunes. Des problématiques préexistantes, sous-jacentes, latentes, que ces mouvements ont fait éclater tout autant que les bombes lacrymogènes et LBD jetés comme seule réponse. Réponse spectaculaire, totale, opacifiante.

Paradoxalement, la réponse sécuritaire est une façon d’agir pour mieux éviter d’agir. Comme un simulacre d’action. Une réponse en force brute qui permettait d’éviter de répondre autrement, politiquement. Une réponse spectaculaire qui empêche de voir que la réponse n’a été finalement que spectacle et monstration. Un évitement, finalement. Une démission de l’État sur d’autres questions politiques pour n’investir que la seule sécurité. Une explosion de puissance cachant mal l’impotence fondamentale de l’État sur ces questions sociales pour lesquelles il n’a visiblement pas de réponse. Ou n’a plus les moyens de la réponse.

En somme, la réponse sécuritaire peut être envisagée comme le prolongement de l’absence de réponse politique par d’autres moyens. Coercitifs. L’objectif premier est la neutralisation de citoyens, dont on pourrait anticiper les « comportements non conformes ». L’utilisation de la fiche S traduit ce mouvement. Là encore, ce sont d’abord les quartiers populaires et les musulmans soupçonnés parfois sur la base d’une religiosité jugée trop « ostentatoire » qui ont eu à subir cette marque de soupçon, voire d’infamie. Puis de glissement en glissement, des militants, des journalistes, des lycéens ont pu s’inquiéter de leur fichage.

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Avec le déploiement de Sentinelle, la guerre est-elle désormais intérieure ? Tandis qu’on nomme « opérations extérieures » les bombardements sur des pays étrangers contre lesquels la France n’est pourtant pas en guerre, à l’intérieur qui sera désigné comme l’ennemi ? Dans le tout-sécuritaire, l’ennemi doit rester vague, omniprésent, volatil et flottant. Chacun et tous peuvent y être identifié, permettant à l’État un large spectre d’actions et de réponses. Dans le tout-sécuritaire, on assiste aussi à la dépolitisation du citoyen, ce dernier attendant de l’État protection totale et prise en charge de sa peur. Surveiller, protéger et punir.

L’ordre sécuritaire, auquel ce déploiement militaire participe totalement, est aussi un ordre de la suspicion permanente. Un monde pareil à celui décrit par l’écrivain Philip K. Dick dans sa nouvelle Minority Report, dans lequel on arrête et emprisonne des gens avant qu’ils ne commettent toute infraction. C’est alors le statut même de délinquant qui est modifié et le système de sentence et de peine aboli. L’infraction n’existe pas encore matériellement, elle est simplement supposée, envisagée. Dès lors, plus de présomption d’innocence, plus d’enquête et évidemment plus de procès équitable. Comme l’écrivait Philip K. Dick, « l’accomplissement d’un crime relève de la métaphysique absolue. Nous les proclamons coupables. De leur côté ils se proclament éternellement innocents ».

C’est exactement ce qui a été expérimenté pendant deux ans. Et qui se poursuit avec les militaires « épaulant » désormais le maintien de « l’ordre public ». Si la pente sécuritaire continue à être suivie par la France, les accrocs à la cohésion sociale ne seront en rien de «métaphysique absolue».

Illustration : Strasbourg, opération Sentinelle, février 2015 . Crédits : Claude Truong-Ngoc.

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