[Dé]cryptage

Présidentielle 2022, la France tentée par un militaire ?

[La France traverse une crise profonde] qu’Emmanuel Macron et le gouvernement ne semblent pas en mesure de résoudre. 2020 est une année électorale avec les municipales, avant l’échéance présidentielle de 2022. Face au duel annoncé Macron-Le Pen, le vote « pour faire barrage à l’extrême droite »  et dans un tel contexte, l’alternative pourrait-elle être le général Pierre de Villiers face à la menace brandie d’éclatement du pays ? 

« Lors de leurs séances de « brainstorming », les proches d’Emmanuel Macron ont élaboré ce qu’ils appellent un « scénario cauchemar ». Selon l’un des animateurs de ces réunions, « Marine Le Pen irait voir le général Pierre de Villiers, frère de Philippe, pour lui demander de se présenter à l’élection présidentielle, car il est raide comme la justice et incarne l’autorité. La chef du RN ne demanderait que la présidence de l’Assemblée nationale ou Matignon pour commencer. Et le tandem serait très dur à battre. » […] » Cette brève du journaliste Nicolas Domenach a été publiée dans la page « Confidentiel / En toute indiscrétion » du magazine Challenges dans un numéro spécial de juillet 2019.

Si le général Pierre de Villiers continue d’affirmer « Je n’ai pas vocation à être candidat à la présidentielle », sa possible intervention dans la prochaine élection reste évoquée. Pourquoi ? Est-ce envisageable ?

Pierre de Villiers, candidat idéal ?

Quand on parle de la place prépondérante des militaires et de l’armée dans un pays, on pense à de nombreux Etats ou pays militarisés, à des dictatures, mais pas à la France. C’est oublier le rôle que l’institution et ses représentants ont joué et jouent dans l’histoire de la République française. Alors que se profile de nouveau le duel orchestré et sans recours Emmanuel Macron-Marine Le Pen pour la présidentielle de 2022, le nom du général Pierre de Villiers revient régulièrement.

« Élection présidentielle : Pierre de Villiers, candidat rêvé d’une France désespérée » : c’est ainsi que le rédacteur en chef du service politique de l’hebdomadaire Valeurs actuelles a titré son article à l’occasion de la sortie en poche du second livre du général de Villiers, Qu’est-ce qu’un chef ? (Fayard, 2018). Au vu de sa diffusion et du nombre d’exemplaires vendus, cela pourrait sembler anecdotique sauf que le président de la République Emmanuel Macron lui-même a accordé une longue interview à ce magazine en octobre 2019 et que cette interrogation traverse l’esprit d’autres journalistes et analystes. La postface ajoutée à cette nouvelle version a en effet relancé les questionnements autour de son implication dans la prochaine présidentielle, voire sa candidature.

Présenté avec insistance comme un succès de librairie, cet ouvrage et le précédent, Servir (Fayard, 2017), ont suscité l’intérêt pour deux raisons parmi d’autres : en principe, les représentants de la « grande muette »(pas si muette que ça) ne parleraient pas et surtout, son auteur, qui a été dans l’armée durant 43 ans dont 4 ans en tant que chef d’état major, a été au coeur d’un affrontement inédit avec le président de la République Emmanuel Macron. C’était en juillet 2017. Fraîchement élu, celui qui était alors surnommé Jupiter après avoir remporté l’élection car présenté comme le seul « barrage » à l’extrême-droite commettait une erreur majeure. « Je suis votre chef » : publiquement et devant des militaires et des familles de soldats, la veille de la fête nationale, le jeune Emmanuel Macron remettait violemment le militaire expérimenté à sa place. Une faute. Pourquoi une telle réaction ? Pierre de Villiers avait critiqué les baisses du budget accordé aux armées et aurait déclaré lors de son audition à l’Assemblée nationale : « Je ne vais pas me laisser b*** ». Il avait déjà lors des mandats précédents appelé à plus de moyens pour les armées, afin qu’elles soient à la hauteur de « la guerre contre le terrorisme », sans susciter de telles réactions de la part des présidents successifs. Mais Emmanuel Macron, qui a remonté avec lui à ses côtés les Champs Elysées lors de la parade militaire du 14 juillet – en jeep et non en Berline comme le veut la tradition, rappelant ainsi qu’il est le chef des armées – ne comptait pas en rester là. Réalisait-il à qui il s’en prenait ? Qu’il déclenchait une crise inédite qui ne resterait pas sans conséquence ? « La plus haute crise politico-militaire depuis le putsch des généraux en 1961 » dixit le général Vincent Desportes. Le militaire démissionnera le 17 juillet, il sera « le premier chef d’Etat major des armées à le faire » insiste-t-il dès les premiers pages de son livre Servir, indiquant qu’il ne pouvait pas continuer car « la confiance était brisée » et allant ainsi jusqu’au bout de son opposition au budget. Expliquant refuser toute « polémique », se plaçant au-dessus de la mêlée, le général détaille dans ses écrits son parcours. Il ne s’agit pas d’autobiographies mais d’un constat de la situation de celui qui précise qu’il n’est pas « un lapin de six semaines » mais un homme qui a su intervenir sur des terrains difficiles, diriger des milliers d’hommes et de femmes, dans les cadres de lourds conflits et guerres, pendant plus de quatre décennies. Insistant sur le besoin « d’autorité », martèlant le besoin pour la France et les Français d’avoir « un chef ». Mais qui est-il ?

L’anti-Macron

Pierre Le Jolis de Villiers de Saintignon est tout ce qu’Emmanuel Macron n’est pas. Il a connu plusieurs gouvernements. Les présidents passent, lui reste. Il revendique plus de quarante années de gestion de crises. Un sang-froid, une maîtrise de lui-même. Quand Le Point publie le sondage « EXCLUSIF. En cas de nouveaux attentats, un Français sur deux serait favorable à un militaire à la tête du pays », deux questions se posent : quoi de mieux qu’un sondage pour préparer « l’opinion » ? Et qui pourrait mieux remplir la mission que Pierre de Villiers ? Il est plébiscité par les médias, présenté comme « favori des Gilets jaunes » parce que Christophe Chalençon, présenté comme un des porte-parole du mouvement, a déclaré « Moi, je verrais bien un général de Villiers à la tête du gouvernement. Il a servi la France de gauche ou de droite. Aujourd’hui, c’est un homme de poigne qu’il faut à la tête du gouvernement ». Des électeurs de la droite et de l’extrême droite semblent partager son avis. Comment pourraient-ils ignorer celui que les médias qui ont fait élire l’inattendu Macron dessinent comme l’alternative idéale ? « Pierre de Villiers président » est une suggestion Google qui annonce plus de 3 000 000 de résultats, « Pierre de Villiers 2022 » plus de 300 000. Des pages et groupes de soutien au général apparaissent sur les réseaux sociaux. Une pétition « Appel au Général de Villiers : « Mon Général, la France vous attend ! » » a été lancée sur la plateforme Change.

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Lui dit que ses rencontres avec le public à travers la France lui ont donné envie d’écrire son second livre-programme. Il se présente comme proche des Français et Françaises, sur le terrain, à les écouter, échanger avec eux. Entend leur détresse aussi, leurs besoins. « Notre pays, pourtant doté de tant d’atouts et de talents, se perd dans ses querelles internes et paraît en oublier sa vocation singulière et son génie. J’entends souvent, lors des séances de dédicace, des lecteurs m’aborder la voix angoissée : “Mon général, on marche sur la tête. Où va-t-on ?” » décrit Pierre de Villiers. Et lui aurait et serait la solution : « Je crois que l’autorité c’est un échange entre celui qui donne le cap et celui qui exécute. C’est un échange de confiance, d’amitié et le vrai chef, pour moi, c’est celui qui arrive à faire jaillir l’initiative chez ses subordonnés […] ».
Sur les plateaux télés, dans les interviews presse et radios, la déférence. Dans « On n’est pas couché » (France 2), il n’est pas chahuté par les chroniqueurs, et encore moins le présentateur de l’une des émissions les plus regardées de France. Laurent Ruquier – qui se présente lui-même comme étant de gauche – lui demande s’il l’est lui-même citant ses propos sur les inégalités et l’écologie. Avant d’insister sur sa passion du football. Pour faire oublier que son métier c’était de faire la guerre et donc de causer des morts et des destructions ? Pour défendre le pays, insiste le général dans ses pages.
Ainsi, le contexte de défiance envers le président, le gouvernement, les institutions et de crise profonde qu’ils semblent loin de vouloir arranger – au contraire – fait penser à des épisodes récents de l’histoire durant lesquels les militaires ont pris le pouvoir.

Une République, des coups d’Etat militaires

Quand les complots sont pointés et critiqués, ceux fomentés au plus haut niveau de l’Etat ne sont pas cités. Dans le livre Les 13 complots du 13 mai (Librairie Arthème Fayard, 1959), Merry et Serge Bromberger décrivent en détails ces épisodes qui ont marqué un tournant dans l’histoire de France : « Il n’y a pas d’autre alternative que de Gaulle ou la guerre civile, insistait Pfimlin. Choisissons de Gaulle, mais faisons en sorte que cette solution n’intervienne pas trop tôt pour qu’elle reste une solution parlementaire. » Le général de Gaulle avait déclaré en mars 1958 « s’il n’y a pas de gouvernement, l’armée prendra le pouvoir. Et moi, constatant qu’il n’y a plus d’Etat, je prendrai le pouvoir à Paris afin de sauver la République » rappelle Claude Serfati dans Le Militaire (Amsterdam, 2017). « L’armée a refusé de s’incliner devant les décisions de l’autorité légale. Elle est directement intervenue sur la scène politique. […] Généralement, les analyses parlent d’un  »coup d’Etat » – ou coup de force – fondateur, au centre duquel on trouve l’armée. Une partie de l’armée, celle qui est présente en Algérie, juge les gouvernements de la IVe République incapables de sauver l’Algérie française. Elle réclame plus de moyens et plus d’autonomie dans la conduite de la guerre » ainsi que « la démission du gouvernement Pfimlin. Le général Massu […] envoie au président de la République un télégramme […]  »Exigeons création à Paris d’un gouvernement de salut public, seul capable de conserver l’Algérie partie intégrante de la métropole » » rappelle le chercheur.

De Gaulle apparaît alors en sauveur soulignent Merry et Serge Bromberger : « La dernière crise de la Quatrième République, […] c’est de Gaulle lui-même qui la dénoue, en grand politique, dans des négociations qu’il avait juré de ne pas mener ». Le 31 mai 1958, en réunion avec « 26 leaders des groupes nationaux », le général « expose ses intentions […] ». « Devant un banc vide, dans une atmosphère de hara-kiri lugubre, l’Assemblée vote, hargneuse, l’investiture de l’homme qui sauve le pays de la guerre civile par 329 voix contre 224. »
« La Ve République a mis fin […] au discrédit politique qui frappait l’institution militaire à la suite du soutien apporté par la plupart de ses hauts dirigeants au régime du maréchal Pétain et […] à la fracture interne qu’elle a connue sur la réponse à apporter à la question coloniale. Sous l’impulsion du général de Gaulle, le militaire a conquis une place dans l’activité économique et politique sans doute sans équivalent dans les autres pays démocratiques, et peut-être sans précédent en France. Au point que […] la Ve République et l’institution militaire apparaissent solidement liées » commente Claude Serfati. Après le coup d’Etat, « Il ne s’agissait […] d’accorder un statut d’exception à l’armée mais plutôt de légitimer et de conforter la place centrale de la défense dans les institutions étatiques […] ».

Le général de Gaulle devient président. Epargnant à la France « une guerre civile », menace qui pesait déjà sur la France et qui reste à ce jour agitée – voire espérée par ceux qui auraient peu à perdre, mais tant à gagner.

Etonné du silence autour de cette séquence fondatrice de la République actuelle, l’historien américain Grey Anderson a recherché et trouvé des archives inédites. Il a publié La guerre civile en France, 1958-1962 (La fabrique, 2018) et décrit « Le mythe de la république révolutionnaire, une gauche unie, des forces de l’ordre attachées dans leur ensemble à la légitimité démocratique, tout cela s’était combiné pour venir à bout de la tentative paramilitaire de prise de pouvoir. Dans les dernières années de la IVe République, aucun de ces éléments ne tenait plus debout. » Dans ce livre, il questionne les origines de la Ve République, cette histoire violente de la nation française occultée, alors qu’elle a marqué la fin de la IVe République et le retour au pouvoir de de Gaulle en héros, organisé par de fidèles militaires aboutissant à l’arrivée aux commandes du pays une nouvelle équipe qui a produit une Constitution encore en vigueur, sur mesure pour le président de la République, et façonné durablement l’État français et ses institutions.

La menace (utile) de la guerre civile

Si l’époque – pas si lointaine – est différente, c’est aujourd’hui encore un général qui pourraît être présenté comme le seul à même de sauver le pays. Les militaires et l’armée sont, en France, pleinement ancrés dans « l’Etat profond » critiqué par Emmanuel Macron à l’été 2019. Responsable, expérimenté, proche de ses hommes, chef de famille et à la stature de chef d’Etat, face à une gauche (quelle gauche ?) disloquée, Pierre de Villiers incarnerait cette figure imposée de « l’homme fort » capable de redresser la France en crise. Et ce, dans un contexte de guerre permanente contre le terrorisme sur le territoire et à l’extérieur pour laquelle le général prévient que contrairement aux discours, les moyens ne sont pas réellement investis.

La droite, qui ressemble de plus en plus à l’extrême droite, a gagné la bataille des idées en France. Elle est aujourd’hui hégémonique et l’est, dans les faits et la politique appliquée, depuis des décennies.
Les militaires, qui votent particulièrement pour l’extrême droite selon des enquêtes du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), rêvent de voir l’un des leurs au pouvoir. Ils ne sont pas seuls. Les groupes et sympathisants de droite, les porte-drapeaux de « l’Algérie française » qui ne se sont jamais remis de la défaite aussi ; des généraux sont allés jusqu’à défier le président Macron dans une lettre ouverte : « Monsieur le Président, Vous vous apprêtez à approuver le 19 décembre prochain le « pacte mondial sur les migrations sûres, ordonnées et régulières » qui institue un véritable droit à la migration […]. Vous ne pouvez pas céder ce nouveau pan de la souveraineté nationale sans un débat public alors que 80% de la population française considère qu’il faut stopper ou réguler drastiquement l’immigration. En décidant seul de signer ce pacte, vous ajouteriez un motif de révolte supplémentaire à la colère d’un peuple déjà malmené. Vous vous rendriez coupable d’un déni de démocratie, voire de trahison à l’égard de la nation. […] Vous ne pouvez pas décider seul d’effacer nos repères civilisationnels et nous priver de notre patrie charnelle. […] Vous êtes comptable devant les Français de vos actions. Votre élection ne constitue pas un blanc-seing.» Des éditorialistes de sites et médias d’extrême droite – et pas seulement – l’espèrent également. Pourquoi ce débat, aujourd’hui ?

Pierre de Villiers représente une certaine idée de la France. Son accession au pouvoir serait le dernier sursaut de cette grande nation face à la mondialisation et le supposé déclin du pays pour une génération en train de disparaître – qui a toutefois préparé la relève. Pierre de Villiers pourrait être le dernier grand président. Sauf qu’il ne pourrait pas représenter tout le monde. Aucun président ne le peut certes, mais ce « barrage » serait un piège. Derrière son discours rassembleur, une image lissée, son intérêt affirmé pour tous les citoyens, peu importent leurs origines sociales ou ethniques, ce qu’il dit entre les lignes et plus directement dans certaines interviews, c’est que ceux qui ne vont pas dans le sens de la marche seront forcément considérés comme étant contre les intérêts du pays. Son accession au pouvoir pourrait-elle aboutir à autre chose qu’une démonstration de violence encore plus extrême de la part du pouvoir politique, une répression plus intense et brutale de toute forme d’opposition ? En première ligne, les personnes issues de l’immigration post-coloniale, les musulmans, qui n’auraient d’autre choix que rejoindre les troupes militaires ou devenir ennemies de la nation. Elles ne seraient pas les seules dans cette configuration. Tout « ennemi intérieur » – et cette figure varie – le serait aussi. Au risque in fine de voir éclater la guerre civile qu’il serait censé empêcher ?

Lire aussi : Pierre de Villiers, le troisième homme

Illustration : Le général Pierre de Villiers, chef d’état-major des armées françaises, le 23 avril 2014 à Arlington. Crédit : Daniel Hinton 

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Journaliste et co-fondatrice du média Ehko.info.

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