[Pol]itique

Le Dakar en Arabie saoudite, sportwashing et mépris des droits humains ?

[C’est le fleuron] des courses automobiles. Cette année, le rallye pétarade dans les dunes saoudiennes. Le Paris-Dakar, créé en 1978 et devenu entre-temps le Dakar, s’est d’abord déroulé en Afrique. Après quelques excursions du côté de l’Amérique du Sud, c’est désormais dans le royaume arabe qu’il fera vrombir sa fameuse caravane. Les organisateurs avaient dévoilé, en avril 2019, le parcours de la course qui se tient du 5 au 17 janvier 2020. Un partenariat avec l’Arabie Saoudite en tant que pays hôte pour une durée de cinq ans avait été aussi annoncé.

Deux jours avant cette conférence de presse tenue dans la ville nouvelle de Qiddiya, trois mineurs ont été décapités. Derrière ces images féériques de dunes qui ocraient déjà les murs de Paris, ce sont les droits humains qui sont ainsi piétinés. Avec le Dakar 2020, un « sportwashing » se déploie. Autrement dit le procédé de communication qui consiste en la tenue d’événements sportifs afin d’occulter les graves violations des droits humains.

Sport, sable chaud et opposants en prison

Depuis le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi en octobre 2018, le monde du sport semble comme inondé de cet argent saoudien. L’Arabie Saoudite s’est en effet lancée dans une frénésie d’achats et de financements d’événements culturels et sportifs. Le Dakar s’ajoute ainsi à la kyrielle d’événements sportifs que le royaume s’est littéralement offerts : matchs de basketball en NBA, de baseball, Formule 1 et E, golf, tennis, courses de chevaux, Supercoupes italiennes et espagnoles de football, catch. Le 7 décembre dernier s’est tenu à Riyad le « match de boxe de l’année » dit « The Clash of the Dune » entre les boxeurs Andy Ruiz et Anthony Joshua. En janvier 2020, le royaume accueillera la finale de la super coupe italienne entre la Juventus de Turin et le Milan AC. Des sports pour certains populaires et pour d’autres élitistes. Nulle philanthropie de la part du royaume mais une politique systématique de relations publiques. De softpower dit-on désormais. Ou de propagande pour utiliser un mot râpeux… en tout cas moins policé et plus réel.

Pourtant une quinzaine d’ONG, dont la FIDH en Arabie Saoudite, l’ONG ALQST, le Gulf Centre for Human Rights (GCHR) ou encore Human Rights Watch (HRW), ont lancé un appel aux organisateurs du Dakar afin qu’ils prennent la mesure de la réalité des droits humains en Arabie saoudite. Ces ONG ont aussi appelé « les organisateurs, les participant.e.s, les sponsors et les diffuseurs officiels du rallye Dakar à exhorter les autorités saoudiennes à abandonner toutes les accusations contre les militantes saoudiennes des droits des femmes et à libérer immédiatement et sans condition toutes les personnes détenues pour leur action pacifique et légitime en faveur des droits humains ». Il a été demandé aux participant.e.s du rallye Dakar de contribuer à sensibiliser le public et à faire preuve de solidarité en portant un brassard rose #StandWithSaudiHeroes pendant l’événement.

Lors de la conférence de presse qui s’est tenue à Paris ce 3 décembre, les représentants de ces ONG n’ont pas caché leur « stupéfaction ». Antoine Madelin est le directeur du plaidoyer à la FIDH. Il a rappelé que l’organisation du Dakar est chapeautée par une entreprise française, Amaury Sport Organisation (A.S.O). Le principal sponsor français est le groupe médiatique public France Télévisions. « Nous sommes stupéfaits de voir ces entreprises tomber dans cette communication saoudienne. Nous sommes stupéfaits par la façon qu’a l’Arabie saoudite de poursuivre ses actions sans être ennuyée, que ce soit au Yémen, avec le meurtre de Khashoggi ou encore avec ces exécutions régulières. Notre appel est en direction de la caravane et des journalistes. Nous leur demandons de se mobiliser et de saisir l’opportunité de pouvoir se rendre en Arabie saoudite afin de gratter derrière l’image de carte postale ».

Bénédicte Jeannerod, directrice de HRW France, n’a pas caché non plus son étonnement. L’appel des ONG à toute la communauté du Dakar, concurrents, participants et participantes a pour but de « ne pas se laisser berner par l’Arabie saoudite qui lave son bilan désastreux en matière droits humains par divers événements d’envergure internationale. Des femmes saoudiennes sont pourtant en prison pour avoir défendu le droit des femmes à conduire. Nous avons envoyé une lettre à Amaury Sport Organisation dans laquelle nous l’engageons à se doter d’une politique en matière de droits humains de façon à ne pas cautionner la politique saoudienne ». Pour le moment, il n’y a eu aucune réaction officielle de France Télévisions et d’Amaury Sport Organisation.

Le sport insensible à tout ce qui n’est pas exploit motorisé et facile exotisme sablonneux ? La situation des droits humains en Arabie saoudite est pourtant contraire à la Charte internationale de l’éducation physique, de l’activité physique et du sport de l’UNESCO, laquelle pose en son article premier le principe d’égalité entre les hommes et les femmes et qui interdit toute forme de discriminations. Quid aussi du cahier des charges de France Télévisions dont les articles 36 et 37 posent que les programmes télévisés doivent favoriser la dignité de la personne humaine et lutter contre les discriminations ? Quid enfin de la déontologie des journalistes qui vont couvrir cet événement ? Le premier quotidien sportif français, l’Equipe, appartient aussi au groupe Amaury. La puissante machine médiatique de France TV sera aussi sur ce front saoudien. 70 chaînes de télévisions diffusent le rallye Dakar dans 190 pays, 5 continents, pour 1200 heures de programme. Selon l’organisation, 1900 journalistes auraient été accrédités. Tous ces journalistes pourront-ils travailler sans poser la question des droits humains ?

Les ONG qui ont lancé l’appel craignent un alignement sur l’ambiguë position diplomatique française. Pour Michel Tubiana, président d’honneur de la LDH, « trop c’est trop. Nous sommes confrontés à une décision de deux groupes publics français qui se sont alignés sur le partenariat stratégique que la France a lié avec l’Arabie saoudite. Il y a eu un quasi silence des autorités françaises sur l’assassinat de Khashoggi. Puis sur le Yémen, alors qu’un rapport de l’ONU dénonce le rôle de Riyad dans cette guerre [Le rapport, en date du 3 septembre 2019, établit que « les gouvernements du Yémen, des Émirats arabes unis et d’Arabie saoudite, ainsi que les Houthis et les comités populaires affiliés ont profité d’une « absence généralisée de responsabilité » pour les violations du droit international humanitaire et des droits de l’homme » NDLR]. Cet alignement du secteur public/privé sur le silence du gouvernement français nous interpelle. Pour le groupe Amaury, l’argent n’a pas d’odeur, même pas celui du pétrole, du sable, des personnes exécutées. Le Dakar va se jouer à abri des canons Caesar. Ce sont ces armes qui protègent le pays et qui bombardent le Yémen. Ceux qui organisent le Dakar ont un rapport aux valeurs qui n’est pas le nôtre ».

Selon l’ancien avocat, la question du Dakar en Arabie saoudite, telle qu’il la détaille pour [Ehko], est éminemment politique, « il y a des intérêts financiers français au regard des contrats d’armements mais aussi d’intérêts géopolitiques bien compris par rapport au softpower que la France veut avoir dans cette région du monde. Si l’Arabie saoudite est un acteur détestable au regard de sa politique, le pays est aussi un acteur incontournable. La position de la France est au fond l’expression d’une realpolitik telle que l’ont conçue tous les gouvernements français car aucun n’a fait exception à cette ligne. Cette position est irréaliste mais encore tenable pour la France. Observez la position française avec Moubarak ou Ben Ali. Il a fallu attendre leur chute pour qu’elle change ».

Un royaume en quête d’images

Longtemps l’Arabie saoudite s’est contentée d’une diplomatie de contrats et d’une diplomatie religieuse de madrassas ou écoles religieuses pour implanter une certaine vision de lislam rigoriste, celle précisément en vigueur dans le royaume.

Mais depuis l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en octobre 2018, l’Arabie saoudite est sous le feu des critiques internationales. Malgré tous les contre-feux allumés par des alliés soucieux de limiter les dégâts désastreux en matière d’image publique. Cette situation contraste avec le torrent d’éloges d’une presse occidentale qui avait accueilli favorablement l’accession au titre de prince héritier de Mohamed Ben Salman dit MBS. Un storytelling laborieux en avait fait un prince réformateur et ouvert, aux droits humains et aux femmes notamment. Une guerre dévastatrice plus tard et un démembrement en règle d’un opposant plus loin, MBS tente de retrouver une image internationale moins ensanglantée. Pourtant le passif est lourd. A l’absence d’enquête transparente sur la mort de Khashoggi s’ajoutent la torture et la détention de militantes des droits des femmes, mais aussi les crimes de guerre commis lors de ses opérations militaires au Yémen. Une guerre qui aurait fait plus de 100 000 morts selon des bilans a minima et qui a détruit tout un pays.

Certes l’Arabie saoudite a adopté certaines mesures qualifiées d’« ouverture », notamment en autorisant les femmes à conduire et en supprimant les restrictions de déplacement pour les femmes de plus de 21 ans notamment. Mais le système de tutelle masculine est intact dans les faits. Tout comme l’inégalité entre les sexes et rien n’a été fait pour mettre fin aux détentions arbitraires et aux poursuites engagées contre des militantes des droits des femmes.

Ces réformes ont pu un temps servir la communication de Mohamed Ben Salman, présenté comme l’homme fort du pays. Yahya Assiri est un militant saoudien des droits humains, ancien membre de la Royal Saudi Air Force et fondateur de l’ONG ALQST. « Quand on demande à ces pays pourquoi ils soutiennent MBS, ils disent qu’ils veulent que le régime continue ses réformes.  Mais celles-ci sont de façade. Le pays a l’appui des pays occidentaux. Après l’affaire Khashoggi, une fois que MBS a pensé être tiré d’affaire, les choses ont repris de plus bel » explique-t-il.

Même scepticisme de Hala Al Dosari, militante saoudienne, pour qui le pouvoir ne veut pas réellement réformer les pesanteurs sociales, politiques et religieuses du pays : « Les prétendues réformes ne sont que de façade et ne sont parfois que des effets d’annonce. La propagande joue pleinement dans ce pays et vise des gens de façon spécifique. Un système de répression en place s’oppose à toute forme de liberté d’expression réelle ».

Puis les ONG ne cessent d’alerter. La situation des défenseurs des droits humains, de tout opposant, des minorités aussi, est faite d’arbitraire et de menaces, d’arrestations et de tortures. Parmi les personnes toujours détenues figurent ainsi les militantes saoudiennes Loujain Al-Hathloul et Samar Badawi, qui ont plaidé pour le droit des femmes à conduire et pour la fin du système discriminatoire de tutelle masculine en vigueur dans le pays. Elles étaient, avec Nassima Al-Sadah et Nouf Abdulaziz, parmi la dizaine de défenseures des droits des femmes arrêtées dans le cadre d’une campagne de répression menée en 2018 en représailles à leur action pacifique en faveur de la protection et de la promotion des droits des femmes dans le royaume. Selon les ONG qui ont lancé l’appel, « certaines femmes ont déclaré avoir été soumises à des décharges électriques, des flagellations, des menaces sexuelles et d’autres formes de torture au cours de leur interrogatoire. Certaines ont également été détenues en isolement prolongé. Ces femmes, qui restent détenues, ainsi que d’autres militantes des droits des femmes en liberté provisoire, sont poursuivies en justice pour des motifs uniquement liés à leur militantisme. Quatorze autres personnes les soutenant ont été arrêtées en mars et avril 2019 et restent en prison sans avoir été inculpées ».

Mais selon Yahya Assiri, « on parle effectivement de tortures systémiques. Ils ont multiplié les exécutions, les tortures, les emprisonnements. Le pouvoir paie des millions pour ses relations publiques. Les médias couvrent alors des histoires sur le sport, le désert, les réformes mais rien sur les violations des droits de l’homme. Personne ne peut parler de l’intérieur du pays. Les seuls  »narratives » ou récits que nous avons sont ceux du régime. Ceux qui parlent sont derrière les barreaux. Ils demandent simplement des libertés et droits basiques » détaille-t-il pour [Ehko].

Le large déploiement du softpower saoudien

La tenue du Dakar 2020 dans le désert saoudien s’inscrit dans le cadre du plan de réforme économique « Vision 2030 » de l’Arabie saoudite. Une vision ambitieuse de MBS et surtout coûteuse. Riche d’opportunités en contrats sonnants et trébuchants pour des entreprises occidentales.

Le monde de la culture est aussi visé. Dans le cadre de sa politique d’ouverture, le royaume s’est donné pour objectif d’ouvrir en 10 ans plus de 200 musées publics et privés et 2000 salles de cinéma.  Les sites archéologiques du pays sont mis aussi à contribution, avec le désir de multiplier par deux le nombre de sites ouverts au public. Les événements culturels prestigieux devraient se multiplier. Selon la communication officielle, des milliers de concerts et festivals seront organisés chaque année. Si 50 cent ou Janet Jackson ont accepté de s’y produire, Nicki Minaj a choisi d’annuler son concert « en soutien aux droits des femmes, à la communauté LGBTQ, et à la liberté d’expression ». Quand bien même les spectacles accueillis, strass et « booty shake », contreviennent au rigorisme religieux affiché ; quand bien même les Saoudiennes qui pourront y assister le feront sous la lourde abaya de rigueur. Qu’importe aussi si ces spectacles peineront à faire oublier à la jeunesse saoudienne le ralentissement économique et un chômage élevé. Panem y circenses, même sous l’immuable ciel saoudien.

Le pays, dans un déploiement de softpower à fonds ouverts, a aussi multiplié les financements et partenariats avec des institutions prestigieuses. Avec l’Opéra de Paris pour un projet de création d’un orchestre national et d’un opéra à Djeddah. Avec le Festival de Cannes, le Palais de Tokyo, l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son (Femis) et l’Institut national de l’audiovisuel (INA). Plusieurs projets sont à l’étude autour de la cité nabathéenne d’Al-Ula. Elle fait actuellement l’objet d’une vaste exposition à l’Institut du Monde Arabe (IMA), financée en partie par l’Arabie Saoudite. C’est d’ailleurs l’IMA qui a accueilli le 20 novembre dernier la conférence de presse en France du Rallye Dakar.

Evidemment, cette communication suppose un coût mais aussi des relais occidentaux complaisants car intéressés. Le royaume s’est offert ces dernières années les coûteux services de plusieurs agences de communication françaises – Publicis, Havas, Image 7 – pour ne citer que les plus connues. Leur cahier des charges : améliorer l’image du pays et sans doute infuser les positions dans les médias français. L’Arabie saoudite imite en cela le modèle des Émirats Arabes Unis et surtout du Qatar qui est organisateur de la coupe du Monde 2022 de football.

Mais la situation propre au prince héritier Mohamed Ben Salman pourrait expliquer, selon Yahya Assiri, cette agitation ou frénésie saoudienne. « MBS a perdu beaucoup de sa crédibilité. Il a promis beaucoup de choses qui n’ont pas été tenues. Il a aussi vu sa réputation ternie par les crimes et violations des droits humains. Il a perdu aussi de sa légitimité. Deux piliers soutenaient son pouvoir, le pilier religieux avec le wahhabisme et le pilier politique avec le poids de la famille royale. Mais ces deux piliers sont moins solides qu’auparavant. La jeune génération saoudienne ne croit plus les dignitaires religieux liés au pouvoir. Il y a des tensions certaines au sein de la famille royale. MBS a visé des membres de cette famille, certains de ses cousins et proches. Il s’est fait de nombreux ennemis. Le troisième soutien qui lui reste pour tenir son pouvoir est le déploiement des relations publiques et des médias qui le présentent encore comme un prince réformateur. Mais jusqu’à quand ? »

Illustration: Rallye Dakar, désert du Sahara. Image non sourcée et non datée.

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