[Dé]cryptage

Au Yémen, une guerre qui ne tue pas ?

[10 000 morts]. L’offensive déclenchée par l’Arabie saoudite et une dizaine de pays arabes dans la nuit du 25 au 26 mars 2015 au Yémen aurait fait « 10 000 morts ». Problème : ce bilan stagne depuis 2016 alors que la situation de ce pays de la péninsule Arabique est présentée comme « la pire crise humanitaire au monde ». [Ehko] a creusé le sujet, pour comprendre ce chiffre.

Le 26 mars 2015, l’Arabie saoudite, suivie de dix pays arabes, déclenchait l’opération militaire aérienne « Tempête décisive » au Yémen. La cible, les houthis : ces partisans d’Abdel Malek Al-Houthi avaient poussé à la démission le président de la transition Abd Rabbo Mansour Hadi en s’alliant avec leur ancien opposant, Ali Abdallah Saleh. Au début de l’offensive, les houthis occupent militairement la capitale Sanaa et Aden, la principale ville du sud. Sollicités par Hadi, l’Arabie saoudite et ses soutiens prétendent vouloir rétablir le pouvoir de ce dernier et contrer l’influence iranienne. Le Conseil de sécurité de l’ONU donne son aval pour une intervention et la France, le Royaume-Uni et les États-Unis fournissent les armements. Ainsi, depuis quatre ans, une guerre menée par les plus riches pays du Proche-Orient — voire du monde — contre le pays le plus pauvre se poursuit. [Ehko] a analysé tous les communiqués de l’ONU publiés du début de cette guerre à aujourd’hui et des articles de la presse française, britannique, suisse et américaine notamment pour comprendre d’où provient ce chiffre de 10 000 morts repris quasiment partout et constamment depuis le 30 août 2016.

Des chiffres sous-estimés depuis 4 ans 

Dès le 31 mars 2015, le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon se dit « profondément préoccupé par les informations faisant état de nombreuses victimes civiles résultant des opérations militaires actuelles au Yémen ». De son côté, le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme (HCDH) Zeid Ra’ad Al Hussein pointe « la détérioration rapide de la situation […] extrêmement alarmante, avec des dizaines de civils tués au cours des quatre derniers jours. Le pays semble être sur le point de s’effondrer complètement. » Le lendemain, la Représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU pour les enfants et les conflits armés Leila Zerrougui publie un communiqué, « profondément préoccupée par la montée de la violence s’exerçant à l’encontre des enfants au Yémen, où le conflit aurait entrainé la mort de 62 enfants et blessé 30 autres au cours de la dernière semaine, selon le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (Unicef).» Quand le bilan dépasse la barre des 2 000 morts en septembre, la porte-parole du HCDH a prévenu : « Les chiffres [sont] en dessous de la réalité ».

C’est en se basant sur leurs sources – le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA, acronyme en anglais), l’Unicef ou, quand c’est possible, des sources médicales sur place (hôpitaux et morgues) – que l’ONU publie régulièrement le décompte des personnes tuées et blessées. Ces chiffres sont repris par la presse, française et internationale.

Des « crimes de guerre » depuis 2015

Habitations, écoles, hôpitaux, camps de réfugiés, mariage, cortège funèbre sont les cibles indistinctes des bombardements de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite. Le 18 mars 2016, l’ONU indique qu’ils « pourraient constituer des crimes internationaux ». Exactement ce que dénoncent des ONG comme Human Rights Watch qui, dès 2015, se questionnent sur des probables « crimes de guerre ».

Puis le 22 mars 2016, soit quasiment un an jour pour jour après le début du conflit, l’ONU publie un chiffre qui sera largement repris, indiquant que cette guerre a tué « 6 000 personnes au total, dont pour la moitié des civils ». Déjà, à la lecture des communiqués, on constate que plusieurs éléments peuvent rendre difficile le calcul. D’abord, au niveau de la méthodologie : les victimes de la « guerre civile » déclenchée avant l’offensive dirigée par l’Arabie saoudite sont intégrées au bilan (qui est établi à partir du 19 mars 2015) et les victimes civiles ne sont pas toujours distinguées des combattants. Ensuite, les sources : le manque de données des établissements médicaux et administrations se fait sentir, les journalistes yéménites manquent de sources précises et de relais et peu de journalistes étrangers peuvent se rendre au Yémen. Enfin, l’ONU n’a pas toujours la capacité d’enquêter à cause de ses membres qui, cédant sous la pression de l’Arabie saoudite – allié stratégique de nombreux pays dont la France – vont jusqu’à bloquer une enquête sur les violations des droits humains.

« Au moins 10 000 personnes ont péri au Yémen depuis le début du conflit, il y a près de 18 mois, ont déclaré le 30 août 2016 les Nations unies » : lorsque ce bilan est publié par l’agence de presse Reuters, qui cite l’ONU, le coordonnateur humanitaire de l’ONU Jamie McGoldrick explique que cette nouvelle estimation résulte « des chiffres transmis par les hôpitaux du Yémen et représente plus du double de celui qui était jusqu’à présent dressé par les responsables et organisations humanitaires. » Surtout, il avertit qu’elle « est susceptible de s’alourdir, certaines régions étant privées d’infrastructures médicales et certaines victimes étant inhumées sans avoir été enregistrées», toujours selon Reuters. Voilà la source de ce bilan de « 10 000 morts dans la guerre au Yémen ».

Dès lors cette autre question se pose : comment « la pire crise humanitaire au monde », selon la déclaration du 16 novembre 2017 des chefs du Programme alimentaire mondial (PAM), de l’Unicef et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) peut-elle ne pas causer davantage de décès ?

« La pire crise humanitaire au monde »

En mai 2018, l’ONU annonce que « dans cette guerre qui perdure depuis 2014, les civils yéménites paient un lourd tribut. Entre le 26 mars 2015 et le 10 mai 2018, les services du Haut-Commissaire Zeid ont documenté environ 16 432 victimes civiles dont 6 385 morts et 10 047 blessés. La grande majorité des victimes civiles sont le résultat de frappes aériennes menées par la coalition dirigée par l’Arabie Saoudite ». Là encore, incertitude autour des chiffres. De plus, ceux-ci ne tiennent pas compte d’un élément que l’ONU juge pourtant central : l’insécurité alimentaire. Le chef des opérations humanitaires Mark Lowcock rappelait en 2018 que le Yémen dépend «à 90%» de ses importations pour son approvisionnement en nourriture, en essence et en médicaments et que « 70% » des importations et de l’aide humanitaire transitent par le port d’Hodeïda, rappelle Le Monde. Les ONG françaises telles Action contre la faim et internationales alertent sur le risque de famine. Mi-novembre, l’Unicef publie un communiqué pour prévenir qu’ « un enfant meurt toutes les dix minutes d’une cause qui aurait pu être évitée sans la guerre ». Fin novembre 2018, l’ONG Save the Children indique que « 85 000 enfants de moins de 5 ans sont morts de faim depuis 2015 ». Ces chiffres sont illustrés par les photos d’enfants affamés reprises dans les médias pour alerter sur ce blocus.

Un élément marque un tournant dans la couverture de cette guerre : l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi le 2 octobre 2018, qui provoque un tollé à travers le monde. Les journalistes de tous pays qui réclament justice pour lui en profitent pour dénoncer ce conflit. Les médias français le couvrent aussi peu à peu, notamment en questionnant la vente d’armements français, sous l’impulsion d’ONG telles que Amnesty, très active sur le sujet. Mais encore trop peu au goût des ONG.

Loi du mort kilométrique

Une loi implicite du journalisme pose le principe de « mort kilométrique » : plus la victime est éloignée du lieu où vivent les lecteurs, téléspectateurs ou auditeurs, moins elle est considérée comme importante. Cette loi ne se vérifie pas systématiquement – les victimes des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis le prouvent. Et quand les personnes décédées sont occidentales, les médias considèrent qu’il est plus simple de s’y identifier, et donc qu’il faut en parler.

Dans son dernier bilan daté du 26 février 2019, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme note que « en quatre ans, le conflit au Yémen a fait quelque 18 000 victimes dont 7 025 morts et plus de 11 000 blessés ». Donc pas 10 000 morts… Ces chiffres sont d’évidence sous-estimés. Et ils ne tiennent pas toujours compte des victimes de cette guerre qui ne sont pas directement tuées par des bombardements : les victimes d’attentats, de tirs de drones ; celles mortes lors de leur tentative d’exil ou celles touchées par des maladies telles que le choléra, alors que le Yémen vit la « pire épidémie de l’histoire moderne » selon l’ONU. [Ehko] s’est également intéressé aux autres données publiées par des organismes de recherche, qui ne permettent pas non plus d’établir un bilan clair. Il est par conséquent difficile de reprendre les données chiffrées et de les analyser.

Inlassablement, l’ONU « exhorte » ou « invite » les Etats à user de leur « influence pour mettre fin au conflit et au meurtre de civils ». Justement, la France déclarait en février 2018 à l’ONU que la situation au Yémen n’a que trop duré. Sauf que la France – tout comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni, tous trois membres de l’ONU – sont aussi les fournisseurs des armes utilisées dans cette guerre par leurs alliés saoudiens, émiratis, égyptiens… Si le nombre précis d’enfants, femmes et hommes yéménites morts n’est pas connu, la provenance des armes qui les ont tués est en revanche établie…

 

Illustration : Village bombardé au Yémen, avril 2015. Copyright : Almigdad Mojalli/VOA.

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