[Dé]niché

Voyage d’un récit du Coran dans l’Europe du Moyen Âge

En ce mois de ramadan, durant lequel le Coran a été révélé selon la croyance islamique, [Ehko] a déniché un podcast consacré à la circulation d’un des récits du livre saint des musulmans. La circulation de ce texte, qui concerne le prophète Mohammed (« Mahomet »), participe à éclairer le présent à travers les échanges intellectuels et politiques du passé.

« Passion Médiévistes » est un podcast consacré à l’histoire médiévale, lancé en 2017 par la journaliste Fanny Cohen Moreau. Elle y propose des interviews « de jeunes chercheurs, pour mieux faire connaître le Moyen Âge et donner un aperçu de ce qu’est la recherche universitaire aujourd’hui » sur divers sujets.

L’épisode 33 est consacré au « Livre de l’échelle Mahomet », objet des recherches d’Abderrazak Halloumi sur « Comment au XIIIe siècle on appréhendait l’au-delà musulman ».

Que connaissait-on du Coran, de l’islam et de son prophète dans l’Europe du XIIIe siècle ? Quelles étaient les sources ? Comment circulaient-elles ? Quel était leur rôle politique en cette période de Croisades ? L’histoire de ce manuscrit répond à ces questions. Son intérêt : « c’est un exemple très pertinent de la circulation et de la vivace transmission d’un patrimoine narratif largement répandu au-delà des frontières géographiques et linguistiques » annonce Fanny Cohen Moreau.

Une source « presque aussi importante que le Coran »

« Ce texte a un socle : trois sourates du Coran et des hadiths, les dits du Prophète » explique l’enseignant spécialisé dans l’histoire des religions Abderrazak Halloumi. « Le verset 1 de la 17e sourate « Le voyage nocturne » (Al-isra wal miraj) » : « Gloire et pureté à Celui qui de nuit, fit voyager Son serviteur [Mohammed] de la Mosquée Al-Haram à la Mosquée Al-Aqsa dont Nous avons béni l’alentour, afin de lui faire voir certains de Nos signes/merveilles […] », des versets des sourates « L’étoile » (Al najm) et « L’obscursissement » (Al takwir) et hadiths le complètent.

Pourquoi ce récit a-t-il été traduit ? Quand « Alphonse X annexe une grande partie de l’Andalousie [musulmane] et nationalise le savoir [il] décide de traduire ce texte parce qu’il a été érigé comme une source importante de la connaissance de l’islam, presque au même titre que le Coran […]. »

Abraham El Faquin, un Espagnol de confession juive et Bonaventure de Sienne, un Italien chrétien, de la cour d’Alphonse X, traduisent « de plusieurs sources arabes vers l’espagnol de l’époque, le romance/castillan […] puis en latin et en ancien français ». Abderrazak Halloumi travaille sur la version en ancien français de 1264, qu’il compare à des textes arabes et islamiques, pour sa thèse sur « Le symbole et le merveilleux dans la légende du Mi’râj en Occident à travers la traduction de Bonaventure de Sienne » (Université de Poitiers).

Il décrit : « Mohammed dormait à la Mecque, l’ange Gabriel lui dit de s’habiller, il voit une monture mythique « Bouraq »». Ensemble, ils vont « à Jérusalem, où un calife a érigé la mosquée du Dôme du rocher » par la suite. « Gabriel attache Bouraq à un anneau accroché à un rocher […] qui va permettre à Mohammed de monter au ciel après avoir présidé une prière selon le rite musulman avec derrière lui l’ensemble des messagers et des prophètes qui l’ont précédé, Mohammed étant le dernier. Une échelle descend du premier ciel. A partir de là, on va avoir une visite [avec] à chaque ciel un prophète ou un messager : Adam, Jean [Yahya] et Jésus [Issa], Enoch [Idriss], Aaron [Haroun], Moïse [Moussa] et Abraham [Ibrahim]. »

« Après avoir dépassé les sept cieux, l’enfer et le paradis, le prophète de l’islam dépasse le Lotus de l’Infini (Sidr al Muntaha). Il a une entrevue avec Dieu lui-même […] et le voit. Mohammed est le seul qui ait eu ce privilège. » Le chercheur précise que les traductions du Coran sur lesquels se basent les traducteurs ne sont pas toujours précises, ils effectuent également un travail de réécriture voire des ajouts. L’adaptation de Bonnaventure de Sienne de ce passage « est très inspirée des personnages bibliques et des Ecritures ». Mais d’après lui « à quelques détails près, même les musulmans d’aujourd’hui ne récusent pas le livre. » Cet événement a une importance particulière pour les musulmans : selon la croyance islamique, c’est lors de cette nuit que Dieu a prescrit les cinq prières quotidiennes, pilier de l’islam.

Une image nouvelle du Prophète

Fanny Moreau Cohen questionne les objectifs de la traduction puis sa fiabilité : « Comment être sûr qu’il n’y a pas mis sa moralité de chrétien ? N’a-t-elle pas été influencée par tout ce contexte ? » « Si » répond le chercheur. Il souligne néanmoins « un paradoxe » qui constitue l’originalité de l’ouvrage : « Il donne une image nouvelle du personnage de Mohammed […]. On le considère comme un prophète, on a une meilleure connaissance du texte coranique et on reprend […] un récit musulman. Quelques années plus tôt, en France, Alexandre Du Pont écrit […] une biographie fantasmée dans la droite lignée de textes anti-Mahomet et anti-musulmans [et] le Coran avait déjà été traduit, pour mieux combattre ». En effet, au Moyen Age « on a une image négative de Mahomet, c’est le Sarrazin, l’infidèle à cause des Croisades et des guerres coloniales ».

Ce texte plutôt ignoré en France est mondialement connu car Miguel Asin Pallacios a affirmé dans sa thèse en 1919 […] qu’il « a inspiré « La divine comédie«  de Dante » causant « une polémique dans l’Italie fasciste d’après-guerre » qui s’étendra à travers le monde, sur plusieurs décennies : « comment un monument de la littérature occidentale pourrait être inspiré par un texte arabo-musulman ? »

« En fin de compte le texte est dans la droite lignée des textes des apocalypses juives et chrétiennes » conclut Abderrazak Halloumi. « Les débats qu’on a aujourd’hui sur l’islam montrent bien une méconnaissance totale ». Cet ouvrage vient rappeler la vivacité des échanges entre « l’Occident » et « le monde musulman » depuis des siècles.

1. Le nom du Prophète a été harmonisé en « Mohammed » dans quasiment toute la retranscription, y compris quand le chercheur utilisait sa traduction courante « Mahomet ».

2. Des ressources bibliographiques sont proposées sur le site.

Illustration : Copyright Din / Passions médiévistes.

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Journaliste et co-fondatrice du média Ehko.info.

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