[Dé]niché

Ayibopost, le séisme de 2010 vu par un média haïtien

Le média haïtien Ayibopost consacre son nouveau dossier trimestriel « Explorations » au tremblement de terre qui a ravagé Haïti il y a 10 ans. Plus d’une vingtaine d’articles et autres contenus proposent une approche politique de la catastrophe, de ses conséquences actuelles sur l’ensemble du pays et ses habitants.

« 12 janvier 2010, 16h53, un séisme de magnitude 7 à 7.3 a frappé la capitale haïtienne. Les dégâts sont énormes. Ce cataclysme meurtrier, l’un des plus sanglants de toute l’histoire d’Haïti, a fauché des centaines de milliers de vies » rappelle Grégory Leroi. Combien ? « Le nombre s’est mystérieusement stabilisé à 316 000 morts » et il est toujours questionné, analyse Hervia Dorsinville.

« Le séisme le plus destructeur économiquement de l’hémisphère a frappé son économie la plus pauvre et la plus inégalitaire. […] En seulement 35 secondes, 1,5 million de personnes ont été affectées […]. Comme c’est malheureusement le cas de toute l’histoire de l’aide/assistance internationale dans le pays […], les résultats escomptés n’ont pas été atteints. » Pourquoi l’aide internationale a échoué ? « Au lieu de faciliter aux victimes une réinsertion dans la vie normale, l’aide/assistance a plutôt été objet d’intérêts de groupes spéciaux, de bureaucratisation et des activités de rent-seeking. […] Haïti s’est vite transformé en un eldorado de contrats » avance l’économiste Johnny Joseph.

Ayibopost vient rappeler que le traitement de ce séisme pose les questions de l’instrumentalisation des catastrophes dites naturelles, de la fatalité, de l’exhibition des corps de victimes noires face aux « sauveurs blancs » (« white saviourism ») et ainsi de la pauvreté par des Etats (dont la France qui avait imposé une lourde dette après la conquête de leur indépendance par les Haïtiens) et organisations qui ont intérêt à ce que des pays et populations restent pauvres – « l’humanitaire c’est la dépolitisation de la pauvreté » commente Fania Noël.

D’ailleurs, « l’ONGisation d’Haïti a commencé bien avant le séisme »  : « L’invasion des ONG date des années 1950 après diverses catastrophes naturelles […]. Leur origine peut être remontée à 1860 avec le Concordat signé entre l’État et l’Église catholique […]. L’investissement dans les ONG a été priorisé et instauré depuis 1990. La communauté internationale a pris cette décision dans une logique de bonne gouvernance, alors que les ONG […] sont aussi corrompues que l’État […]. » 

Pour la reconstruction aussi, les entreprises étrangères « se sont imposées comme les références en matière d’expertise, détenant l’exclusivité et le monopole du domaine » alors que « les architectes haïtiens ont été mis de côté » détaille l’architecte Isabelle Alice Jolicoeur.

Autre entreprise étrangère, Monsanto. A-t-elle voulu profiter du séisme pour envahir le marché haïtien avec des OGM ? « L’offre de l’entreprise agroalimentaire Monsanto à l’État haïtien : plus de 475 tonnes métriques de semences de maïs. […] Revendiquant l’autonomie du pays en matière d’agriculture, les agriculteurs […] dénoncent le cadeau empoisonné » explique Jameson Francisque.

Après le tremblement de terre, « Haïti fut dévastée par une onde de choc épidémique dépassant toutes les épidémies de choléra de ces vingt dernières années […]. Une campagne de désinformation [a été] portée en grande partie par les experts et les organisations qui auraient dû nous éclairer sur les faits. […] En 2012, Bill Clinton admet qu’un Casque bleu a bien importé le choléra. Le séisme, le climat et l’environnement avaient bon dos » dénonce le professeur et chercheur Renaud Piarroux.

Ce dossier éclairant revient également sur la question de la mémoire de cet événement telle qu’entretenue (ou pas) par l’Etat comme le racontent Samuel Céliné, Hervia Dorsinville et Feguenson Hermogène et l’histoire plus ancienne. Julia Gaffield, professeure d’histoire à l’Université d’État de la Georgie, a en effet découvert une copie originale de l’acte de l’indépendance d’Haïti quelques semaines après le tremblement de terre du 12 janvier 2010, « face à une tragédie aussi immense, ce fut un rappel de la puissante histoire d’Haïti ».

Dossier complet sur Ayibopost.com, publié par la rédaction, janvier 2020.

Illustration : Une du site Ayibopost.com. Crédits : Ayibopost / Hector Retamal AFP GETTY.

Article précédentArticle suivant
Journaliste et co-fondatrice du média Ehko.info.

Send this to a friend