[Dé]niché

Quitter Gaza pour Paris, « l’autre vie »

Gaza Mohammed Abou Nahel

En France, on connaît peu Gaza et les Gazaoui.e.s. On sait que c’est un « territoire palestinien », les mieux informés savent également que c’est un territoire de 360 km² enclavé, coincé entre la mer, l’Egypte et Israël. Gaza est « une prison à ciel ouvert », étranglée par le voisin israélien qui utilise sa puissante armée pour intimider, contrôler, dominer, harceler, bombarder, tuer. On ne peut que très difficilement sortir de cette enclave et l’on ne peut que difficilement y entrer. Pour toutes ces raisons, on n’en sait guère plus sur ce lieu, ses habitants et ses habitantes. Nesma Jaber y est née il y a 30 ans. Son talent d’écriture remarqué et récompensé et toutes ses qualités lui ont permis de quitter Gaza. Elle vit à Paris, depuis 2015, où elle a obtenu un Master en création littéraire. A Gaza, elle avait déjà publié un livre, une pièce de théâtre métaphorique pour enfants, Les enfants de l’arc-en-ciel. La revue Jef Klak, qui propose des contenus en ligne et en version papier, a publié un de ses textes dans lequel elle raconte son ressenti face à cet exil forcé. [Ehko] vous en propose un extrait pour découvrir cette écrivaine de talent*.

 

« L’autre vie

Ce n’était pas facile de tout quitter et de partir vers l’inconnu. Je ne sais plus si je l’ai décidé de mon plein gré ou si j’ai juste été obligée de fuir la dure réalité […]. J’ai commencé à douter de tout, même de mes motifs. Je ne voulais pas une meilleure vie pour moi mais pour tous. […]

L’arrière-fond sonore à Gaza me manque. Le bruit qui me dérangeait et me réveillait le matin me manque. Les voix des camelots, le son de la radio de maman et le bavardage de mes frères, tout ce mélange, me manque. (Le bruit me dérangeait parce qu’il me rendait confuse et m’empêchait d’entendre ma voix intérieure. Je l’aime aujourd’hui parce que je ne veux plus entendre ce que je me dis). J’essaie de me souvenir de moi et de ma vie à Gaza. Comment j’étais ? J’essaie aussi de ne pas penser à ce que j’ai laissé derrière moi. Si j’y pensais, je perdrais la tête […].

Depuis que je suis arrivée à Paris, j’ai découvert que l’idée de la mort ne me faisait plus peur et que la mort n’était qu’une nouvelle vie. Ma peur de mourir a disparu mais ma peur de vivre a commencé !

Je suis passée de la vie à la mort, l’autre vie. Je suis morte dans ce monde-là et je vis aujourd’hui dans un monde qui est totalement déconnecté du premier. C’est exactement ce que je ressens […] Je me réveille toujours en me demandant : Où suis-je ? Où sont parties toutes les personnes que j’aime ? […] Où sont-ils partis ? J’entends cette question tout le temps dans ma tête. Et je me réponds toujours : C’est moi qui suis partie.

Je ne sais même pas qui je suis. Suis-je cette fille qui vivait à Gaza ou celle qui vit en France ? Qui est le vrai moi ? J’ai été obligée de tout quitter derrière moi. (Le départ d’une ville assiégée veut dire être absente). Je ne peux plus accéder à ce monde-là. Et si je décide d’y retourner, cela veut dire que je quitte ce monde où je suis née de nouveau. Il n’y a aucun pont entre les deux mondes. Donner vie à un monde veut dire faire mourir l’autre. Et entre les deux mondes, mon âme est coincée. […]
Le coût de la liberté est vraiment élevé. Je me suis libérée de cette cage mais les personnes que j’aime le plus y sont toujours enfermées. J’ai pu partir, mais en laissant une partie de moi là-bas. »

« L’autre vie » par Nesma Jaber, texte en version intégrale à retrouver dans la Revue Jef Klak « Course à pied n°5 » (septembre 2018).

*Elle a reçu le premier prix de concours de LabCitoyen 2013 pour la meilleure histoire écrite en français, à l’Institut Français de Gaza et la médaille de bronze d’excellence du prix de la créativité cinématographique et dramatique dans le cadre du Prix Palestine pour l’encouragement de la créativité juvénile 2011 du ministère de la Culture, de la jeunesse et des sports.

Illustration : Gaza. Copyright : Mohamed Abu Nahel.

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