À LA UNE, [Dé]cryptage

Coronavirus, sortir de la dramaturgie macronienne

Billet d’humeur en temps de sidération…

Emmanuel Macron gouverne-t-il en dramaturgie constante, dans une France changée en théâtre intérieur où il se veut tout autant acteur, metteur en scène et auteur ? Et si sa gestion de la crise sanitaire pouvait tout autant être lue comme un univoque récit présidentiel ? Le politique et la politique sont autant un art de gouverner qu’un art de la représentation. Tout régime politique est ainsi un régime de fiction. The world is a stage… Convainc et vainc celui qui a la meilleure histoire. L’Histoire (avec sa cisaille nette plutôt qu’avec sa grande hache) n’est parfois que le compte-rendu des récits victorieux dont l’envers serait tant de récits avortés. Ces évènements historiques, comme évènements dramaturgiques, répondent à des règles de narration, de mise en scène, de péripéties et d’évènements.

On dit (du moins Suétone le rapporte et il n’y a aucune raison de douter de sa parole) que Néron, au moment de se faire hara-kiri (qu’on pardonne ce choc culturel, sinon anachronique), s’exclama « Quel artiste périt avec moi ! ». Cri de cœur autant que d’acteur pour cet empereur de 30 ans qui s’imaginait plus aisément sur scène qu’homme d’Etat. On dit tout autant qu’Emmanuel Macron (pas chez Suétone, plutôt dans ces hagiographies de papier « glaçant » qu’on nomme magazines people ou news magazines) aime la littérature et le théâtre. C’est d’ailleurs sous les auspices des mots que son idylle avec celle qui était encore sa professeure se serait cristallisée. En mode stendhalien évidemment. Tout cela a été imprimé, autant dans les médias que dans nos cerveaux d’électeurs. Son histoire d’amour, entre Education sentimentale et Illusions perdues ; son ascension à Paris, mi-Julien Sorel, mi-Eugène de Rastignac, Emmanuel Macron balance dans sa vie entre Balzac, Stendhal, Flaubert. Oscar Wilde parfois aussi, celui du Portrait de Dorian Gray et Goethe, celui du Faust évidemment. « Je est un autre » dans une galerie de personnages, comme si Emmanuel Macron ne se vivait qu’à travers la médiation d’histoires déjà contées, récits qui font l’interface entre lui et son appréhension, voire compréhension du réel. Le récit précède l’existence et toute une vie ne suffit pas à y coller…

Dans le parcours de l’impétrant Macron, le théâtre comme art de représentation et de mise en scène est ainsi intimement lié à sa vie. Jeune lycéen, il fut d’abord comédien dans le club de théâtre au lycée jésuite de La Providence à Amiens. Il mit ensuite en scène certaines pièces. On dit qu’il entreprit même la réécriture de L’art de la comédie d’Edouardo de Filippo (Relisez bien ce nom). On songe alors qu’il en fallait de la présomption pour un jeune lycéen, ou un désir en toute puissance scénaristique, à vouloir réécrire une pièce déjà écrite et dense en elle-même. Acteur, metteur en scène, auteur, Emmanuel Macron a touché à tout le spectre théâtral. Un art qui porte en lui-même une ambiguïté trouble et un trouble double. Il est ordre et désordre, né sous les auspices de Dionysos, dieu préposé aux bacchanales folles avant que la rigueur apollinienne vienne y mettre un cérémonial solaire régulé par les muses et la distance de la catharsis passive. Le théâtre est aussi le lieu double, le lieu d’où l’on regarde et de ce qui est regardé. Au plan symbolique, il est aussi le lieu où l’on est regardé dans l’acte de regarder. Une sorte de panoptique visuel et émotionnel.

La mise en marche politique d’Emmanuel Macron a été tout autant, sinon principalement, une mise en récits. Selon une projection narrative née directement des fameuses « identités narratives » chères à Paul Ricœur, Emmanuel Macron dirige moins la France qu’il ne lui raconte des histoires. Fiction du régime, régime de fiction. Dans ce monde macronien en représentations permanentes, le remède contre tout mal et à toute chose passe obligatoirement par une mise en récit. Un auteur en quête de personnages et qui les aurait trouvés grâce à son élection. Sa communication peut alors être saisie comme un complexe de Shéhérazade selon lequel il s’agit de garder l’auditoire captif de sa seule narration. Un récit qui serait aussi la seule médiation avec le réel, transformé à son tour par ce même récit qui en est fait. Un flux tendu de « moments » ou « scènes » dont il serait, comme il l’était déjà lycéen, acteur, metteur en scène, scénariste et dialoguiste. Une séquentialisation disruptive qui aboutirait à une mise sous tension et désorientation.

De cela vient peut-être cette impression obstinée, qui s’installe depuis le confinement, d’être autant enfermé chez soi que dans la psyché et la scénographie toute puissante de quelqu’un d’autre. Chacun y devient ombre parmi les ombres, figurant parmi d’autres figurants, en retrait de la vie pour « sauver des vies » comme cela nous l’a été dit et répété. Il suffit de sortir (parfois) dans la rue pour avoir l’impression d’une vaste scène désertée, poussiéreuse, vide de vie alors que le regain printanier est pourtant là. Avec le confinement, voilà Emmanuel Macron maître en son royaume d’une vaste scène aux 70 millions d’acteurs et figurants.

Emmanuel Macron est un président Abra ka Dabra. En hébreu, cette locution qui désigne l’acte magique de la transformation de la réalité, signifie littéralement « Je crée en parlant ». Le verbe qui revient « accompli » vers celui qui prononce les mots créateurs, par le simple sortilège du Logos. Laissons se dévider le verbe macronien, exacerbé par cette situation coronarienne : « Je veux », « J’entends », « j’ai demandé », « je souhaite ». La volonté présidentielle comme alpha et oméga de la réalité. Le « dire » qui n’est plus « à faire » mais semble, en simultanéité, déjà fait sitôt la parole prononcée. Le président énonce des choses parfois intenables. Et tant pis pour son gouvernement car « L’intendance suivra ». Coûte que coûte. Quitte à replâtrer après, en explication « pédagogique » embarrassée, les craquelures du verbe présidentiel. Mais, au regard des tensions entre le président et son Premier ministre, l’intendance semble de plus en plus avoir du mal à suivre.

Mais tant pis, il faut parler, parler, parler et étourdir de paroles, quand d’autres présidents, De Gaulle ou encore Mitterrand, avaient compris que mot rare et autorité allaient en commun. Emmanuel Macron aura pris le contre-pied exact de cela : qu’il aille parler à tout un chacun, aux intellectuels, qu’il prononce des « discours à la nation » longs et aussi volumineux et flottant qu’un bain moussant. Il aura fallu quelques minutes d’allocution à la reine d’Angleterre pour électriser son pays quand Emmanuel Macron a infligé des discours de 30 minutes, œil vrillé à la caméra, sans quasi ciller. On songe parfois qu’Emmanuel Macron n’en finit pas de repasser ses « grands oraux » d’étudiant…

La tragédie grecque semble le registre choisi par lui pour présider aux destinées de la France confinée. La tragédie comme genre littéraire naît durant l’Antiquité grecque et est comprise comme une représentation de l’homme pris dans des rets qui le dépassent et le conditionnent : dieux, destinée, oracle, démesure propre. Pour Emmanuel Macron, le coronavirus est ainsi une manifestation du « Destin qui frappe ». Si la tragédie est le passage obligé du récit et dessein macronien, qui en seront les acteurs tragiques, sinon chacun ?  Il faut se souvenir de l’interview accordée à La Nouvelle Revue Française où il eut cette phrase : « Paradoxalement, ce qui me rend optimiste, c’est que l’histoire en Europe redevient tragique ». On pourrait déceler là un bovarysme tout contemporain, de celui qui ne fait apprécier un paysage que s’il est parsemé de ruines. Mais au regard de l’histoire, c’est peut-être autre chose. Dans les soubresauts qui se décèlent dans l’après-confinement, que perçoit Emmanuel Macron ? Un moment spenglerien, ruines fumantes d’une civilisation tombée, ce qui pousse à l’humilité ? Ou un moment schumpétérien, cette « destruction créatrice » qui suppose de faire table rase totale pour reconstruire selon ses désirs et desseins ? Dans cette idée, et malgré le cynisme que cette phrase emporte, cette épidémie équivaudrait presque à une « divine surprise ». Ou pour rester dans le registre du théâtre et de la tragédie, à un Deus ex-machina qui, par une intervention improbable, bouleverse le cours de choses.

Que nous a dit Emmanuel Macron au soir de son acte premier de cette tragédie ? Que nous étions en « guerre ». Eternel Fabrice à Waterloo, ne reste-t-il plus à notre président qu’à jouer aux petits soldats, quitte à s’inventer des guerres et querelles là il faudrait voir calamité et choix politiques irresponsables ? Il s’essaie aussi au rôle de chef des armées, s’adressant là beaucoup plus à nos moelles épinières, de celle qui fait marcher au pas ou rentrer dans les rangs. Avant cela, Emmanuel Macron avait fait de sa présidence une commémoration incessante de héros débusqués partout, en « inauguration de chrysanthèmes » dès que l’occasion s’en présentait. Désormais ce sont les soignants qui sont appelés héros d’une guerre invisible. Ceux-là même qui sont en première ligne dans cette pandémie. Mais Emmanuel Macron si rompu au tragique n’ignore pas que l’envers exact de l’héroïsation est le martyr. Et que le martyr suppose toujours le sacrifice, que ce soit en compensation ou en expiation. Célèbrer en minute de l’espoir (un envers cathartique des « minutes de la haine ») chaque soir ces héros soignants est un geste de conjuration pour beaucoup, l’impression d’être utile aussi. Certains soignants y sont sensibles. Mais tout cela ne fera pas oublier que ces gens sont exposés faute de matériel, en impéritie toute politique. Nulle Erinye vengeresse à l’oeuvre. Juste une dépolitisation facile qui a trouvé en ces soignants ses fantassins harassés.

Le recours à la tragédie a l’avantage de déresponsabiliser l’homme de ses actes et de leurs conséquences. Une nécessité quand tant de questions se posent sur la gestion bien humaine de cette crise sanitaire et des choix politiques qui ont mené à l’impossibilité de répondre à des besoins élémentaires.

Oui, il fallait confiner pour sauver des vies. L’innocence (au sens premier, qui ne nuit pas) a été ramenée à une innocuité et à une charge virale négative. Pourtant tout cela n’était-il pas évitable ? Ces morts sont-elles imputables au seul tragique, à l’unique destin, au « pas-de-chance » qui prend là l’aspect d’un virus aussi imprévisible que l’ire des « Bienveillantes » ? Ou accusera-t-on l’absurde d’une vie qui promet une même fin à tous ? Ces morts ne sont-elles pas pourtant éminemment politiques, fruit de choix et décisions très prosaïquement humaines. Donc prévisibles et évitables ? C’est bien la seule question dramatique.

Ce confinement, et le déconfinement à venir, nous placent dans une synchronisation de nos affects dont le chef d’orchestre est au sommet de l’Etat. Ce dernier, en apparitions réglées, y insuffle son tempo. Maître de nos horloges intimes, il alterne admonestation, ton patelin, infantilisation en récompenses et punition (privés du 11 mai, de vacances, de RTT, de dessert peut-être…). Un psycho-pouvoir absolu, ou qui se veut absolu, qui en est arrivé à régler nos libertés publiques mais aussi intimes, humaines. Ultime mise en scène, ce confinement généralisé, où tout est en coupe réglée, sorties, travail, vacances. L’hubris du méta-metteur en scène.

Que nous réserve l’après ? Le déconfinement s’annonce comme la prolongation du confinement par d’autres moyens. Un confinement portatif où nous serons tous coupés des uns des autres dans un espace public qui ne fera plus commun. Notre retour dans l’espace public sera conditionné, et déjà les annonces officielles en imposent à chacun le texte, la docilité à réciter en un rôle prédéfini de citoyen « discipliné ». Discipline est d’ailleurs le mot macronien, comme celui de « pédagogie ». Une discipline requise pendant la quarantaine, jusqu’à diviser la France en deux : d’un côté, les quartiers jugés disciplinés, où l’on danse dehors au son de Dalida. De l’autre, les quartiers « disciplinaires », rigoureusement et forcément suspects.

Alors quoi? Au lieu de l’état d’urgence sanitaire dont on annonce déjà la prolongation, il nous faut peut-être songer désormais à un état d’urgence citoyen. A l’urgence de se redéfinir comme citoyen. Pour cela, d’abord sortir de la sidération. Au sens premier, sortir de cette soumission à « l’influence néfaste des astres ». Sortir de l’orbite écrasante de Jupiter en somme, afin d’accéder à sa trajectoire propre. Un retour au désir citoyen, désir entendu encore là au sens premier, échapper à la sidération de l’astre tragique.

Oui, il nous faudra garder la distanciation sociale prophylactique et salvatrice des corps. Mais il nous faudra aussi adopter la distanciation dramaturgique chère à Brecht. Celle qui s’oppose à toute identification de l’acteur à son personnage, rompant dans le même mouvement l’accord tacite qui lie le spectateur. Sortir alors de cette dramaturgie permanente pour mieux en souligner, par la perspective que ce retrait provoque, son étrangeté comme son anormalité. Retrouver alors un regard politique à la place de ce regard captif et subjugué.

En hébreu, la même racine trilitère, DVR, selon sa vocalisation en voyelles, signifie tout autant la parole, la chose, le chef, le discours que la peste. La tradition rabbinique en a déduit avec justesse que quand le mot ne sert plus à qualifier en réalité la chose qui y correspond, alors c’est la peste qui s’installe. A fortiori quand c’est le chef qui trouble la parole par ses discours. Camus savait-il cela tant son roman en porte comme l’intuition ? Quand les mots dits ne sont plus en adéquation avec la réalité, alors la peste de l’esprit s’installe, en propagation invisible et morbide. Le coronavirus est à maints égards une catastrophe. Mais tout un chacun peut revenir au sens premier de ce terme puisque ce mot signifie aussi retournement.  Là où désormais le gouvernement entend dire le vrai du faux, créant un « Miniver » censé dire le seul récit officiel contre les « fake news » ou récits alternatifs, il s’agit de retourner ces tables du récit imposé. Pour s’inventer sa propre histoire, en acte citoyen et politique.

Illustration: Emmanuel Macron, Versailles, 29 mai 2017. Crédit: Ambassade de Russie.

 

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