[Dé]cryptage

Coronavirus : peut-on sortir du regard misérabiliste sur l’Afrique ?

La crise n’est pas terminée et aucune projection ne peut être totalement fiable. Néanmoins, on constate aujourd’hui qu’en dépit des prédictions apocalyptiques, l’Afrique semble moins affectée par le coronavirus/Covid-19 que d’autres pays du monde, tels que la France ou les Etats-Unis. Et si cette crise en disait plus sur le regard posé sur le continent que sur l’Afrique elle-même ? Synthèse et éléments de réponse d'[Ehko].

« Il est assez surprenant de voir que, bien qu’il y ait eu des rapports choquants d’hôpitaux submergés de patients et de cadavres laissés se décomposer dans les maisons et dans les rues des États-Unis et dans d’autres pays occidentaux, la philanthrope milliardaire Melinda Gates et d’autres continuent de se focaliser sur les cadavres en Afrique » commentent le journaliste nigérian Caleb Okereke et l’activiste américaine basée en Ouganda Kelsey Nielsen. La cause ? « Le regard blanc ne connaît pas de repos […] ».

Le premier cas de coronavirus a été confirmé le 23 janvier dernier aux États-Unis et le 14 février en Afrique, sur un touriste européen. La première puissance mondiale, qui compte 329 millions d’habitants, serait le pays le plus touché au monde. Les Etats-Unis dénombrent plus de 100 000 morts contre environ 3 600 dans le « plus pauvre continent du monde » peuplé de 1,3 milliard d’habitants, d’après l’Organisation mondiale de la Santé (OMS / 28 mai 2020), qui l’appelle depuis des mois « à se préparer au pire ».

L’attente de l’hécatombe africaine

Les méthodes de recensement des personnes testées, affectées par le virus et décédées dans le cadre de cette pandémie mondiale différant d’un pays à l’autre, il est difficile voire quasi-impossible d’établir une analyse sûre basée sur les chiffres. Cependant, d’après les données de l’OMS, de l’Union africaine et le ratio de morts par nombre d’habitants, aucun pays africain ne serait dans les dix premiers pays touchés, tandis que la France y figure, avec nombre de « puissances mondiales ». Des facteurs expliquent pourquoi la catastrophe annoncée n’a pas eu lieu et invitent à la prudence, la pandémie étant toujours en cours. Pour l’heure, l’Afrique du Sud serait le pays le plus affecté, devant l’Égypte, l’Algérie et le Maroc – donc pas des pays de l’« Afrique noire », ni les plus démunis, contrairement aux prévisions.

En effet, durant des semaines, des articles de la presse française notamment ont attendu une hécatombe en Afrique subsaharienne. Ils ont ensuite laissé place à des analyses expliquant « pourquoi l’Afrique s’en sort », initiatives, exemples et analyse pays par pays à l’appui pour contrer le récit établi. Ils ont été suivis d’articles annonçant une apocalypse plus tard, assortie d’une crise alimentaire. Pourquoi ?

Persistance de l’afro-pessimisme

Dans Afrotopia (éditions Philippe Rey, 2016), l’économiste sénégalais Felwine Sarr décrit « Depuis 1960, à l’aube des indépendances africaines, la vulgate afro-pessimiste a qualifié […] l’Afrique […] de monstre agonisant dont les derniers soubresauts annonçaient la fin prochaine. […] Que ce réservoir de misères se dissolve sous l’effet d’une calamité sanitaire, au fond rien n’assurait que le reste de l’humanité ne s’en porterait pas mieux. C’est peu dire la violence symbolique avec laquelle le destin de millions d’individus a été […] inscrit dans l’imaginaire collectif […]. Cette propension des autres à faire du continent africain un espace de projection de leurs fantasmes est vieille. […] On se permit absolument tout sur ce continent : pillages, saccages de vies et de cultures, génocides, viols, expérimentations scientifiques, toutes les formes de violence y connurent tranquillement leur apogée ».

Ce constat s’applique à la crise actuelle, comme il l’a expliqué à TV5 Monde. Pour lui, si les prédictions restent alarmistes bien que ce continent soit le moins impacté « montre la persistance de l’afro-pessimisme. Les représentations négatives sur l’Afrique sont si ancrées qu’on ne prend même plus la peine de regarder la réalité. Et quand la réalité présente va à l’encontre des représentations, on les déplace dans le temps futur. » Pointant un « racisme structurel qui s’ignore », il avertit : « les Européens s’inquiètent pour nous, alors qu’ici, nous nous inquiétons pour eux. Quand l’OMS appelle “l’Afrique à se réveiller”, alors que c’est l’hécatombe partout ailleurs, c’est peut-être eux qui devraient se réveiller ! »

Les déclarations sur une chaîne d’information française de deux éminents médecins et chercheurs illustrent l’impact concret de cette pensée. Sur LCI le 1er avril dernier, le directeur de recherche de Institut national de la santé et de la recherche (Inserm / Lille) Camille Locht était interviewé sur des recherches autour du vaccin BCG contre le Covid-19. Invité en plateau, le chef de service de médecine intensive et réanimation à l’hôpital Cochin (Paris) Jean-Paul Mira lui a demandé : « Si je peux être provocateur, est-ce qu’on ne devrait pas faire cette étude en Afrique, où il n’y a pas de masques, pas de traitements, pas de réanimation, un peu comme c’est fait d’ailleurs sur certaines études avec le sida ou chez les prostituées […] ? » Réponse du directeur de recherches : « Vous avez raison. On est en train de réfléchir en parallèle à une étude en Afrique avec le même type d’approche, ça n’empêche pas qu’on puisse réfléchir en parallèle à une étude en Europe et en Australie. » Tollé en France et en Afrique. Dans un communiqué, Jean-Paul Mira a présenté ses « excuses les plus sincères ».  L’AP-HP a « pris acte de ces regrets et condamne toute prise de position qui, à tort ou à raison, pourrait être interprétée comme péjorative vis-à-vis de pays africains ». L‘Inserm a relayé les excuses du professeur Mira qui « tient à préciser qu’il n’a tenu aucun propos raciste », en pointant la responsabilité du dispositif médiatique. Pour le conseil national de l’Ordre des médecins, « tout médecin qui choisit de s’exprimer dans les médias doit respecter les règles déontologiques de sa profession ». La justice a été saisie, des députés français ont réagi, tout comme le directeur de l’OMS Tedros Adhanom Ghebreyesus, premier Africain à la tête de l’organisation, qui a dénoncé des « propos racistes » et affirmé « L’Afrique ne peut pas et ne sera un terrain d’essai pour aucun vaccin. L’héritage de la mentalité coloniale doit prendre fin ».

Le coronavirus n’est pas né en Afrique. Des études scientifiques interrogent le lieu et la date de son apparition, le virus était par exemple présent en France avant les premiers cas officiels.

Pourtant, il n’est pas envisagé de mener ces tests en Europe ou aux Etats-Unis, foyers du virus, pour préserver les vies africaines.

Le président Emmanuel Macron a dit sur RFI « avoir été frappé par [ces] propos inconséquents […] qui ont blessé, à juste titre, nos amis africains. Et je veux ici les condamner avec beaucoup de force, et dire que la France n’a jamais considéré que l’Afrique était un lieu d’expérimentation de la médecine ». Jamais ? Les réactions ont été vives justement parce que ces déclarations font écho à des expériences documentées et dénoncées.

De la médecine coloniale au syndrome méditerranéen

« Attirés par la faiblesse des coûts et des contrôles, les laboratoires pharmaceutiques testent leurs produits en Afrique […]. Ces dérives révèlent comment les industriels du médicament utilisent les populations du Sud pour résoudre les problèmes sanitaires du Nord. […] Au gré des scandales et des accidents, une réglementation a été élaborée » mais les déclarations internationales « ne prévoient aucune sanction » analysait il y a 15 ans le médecin et directeur de recherche à l’ Institut de recherche pour le développement (IRD) Jean-Philippe Chippaux dans Le Monde diplomatique.

Si l’Afrique ne serait pas la cible privilégiée des essais cliniques, la proposition s’inscrit dans une histoire plus longue. D’abord, les pays esclavagistes ont introduit des maladies inconnues en Afrique. Puis la médecine a servi d’instrument de la politique coloniale de la France. La théorisation de la hiérarchisation des races établissant que les Blancs seraient supérieurs et les Noirs inférieurs a permis de légitimer tout type d’expériences de médecins occidentaux sur les populations africaines à travers les siècles. La référence du docteur Mira aux femmes prostituées africaines n’est pas sans rappeler le traitement accordé à la Sud-Africaine Sarah Baartman (surnommée la « Venus Hottentote »), exposée, mutilée, jusque dans la mort ou les expérimentations gynécologiques sur des esclaves africaines sans anesthésie.

Plus récemment, une Américaine a été poursuivie pour exercice illégal de la médecine en Ouganda, accusée d’y avoir causé la mort de 105 enfants, relançant ainsi les débats autour du « white saviorism ».

La maîtresse de conférence Mame-Fatou Niang rappelle « En France, l’étude des liens entre race et santé demeurent confidentielles, alors qu'[un] important fond de documents dessinent une histoire de la médecine coloniale comme instrument de contrôle des territoires et de progrès médicaux pour l’Occident. […] L’Empire devient un vaste terrain d’expérimentations […] dans une grande liberté scientifique. » La chercheuse engage à réflechir aux « conséquences bien contemporaines des préjugés raciaux dans la prise en charge médicale des populations issues de l’histoire coloniale. En effet, après de tels propos, ne serait-on pas en droit de s’inquiéter de voir un parent noir accueilli par le Dr. Mira ? » Le « syndrome méditerranéen », préjugé raciste dans le milieu médical selon lequel les personnes d’origine méditerranéenne – plus largement arabes ou noires – exagéreraient les douleurs ressenties influence leur prise en charge. Le sujet est abordé sur des blogs, y compris par des médecins qui reconnaissent un traitement différent de ces patients, ou sur les réseaux sociaux, via le compte Twitter Globule noir par exemple, où des personnels soignants témoignent de négligences ou mauvais traitements aux conséquences graves, voire fatales, comme ce fut le cas pour Naomi Musenga.

Evoquant Edward Saïd et « l’inconscient colonial », Abdou Latif Coulibaly, porte-parole du président sénégalais Macky Sall, a livré sa réaction à Dakaractu.com. Après s’être rassuré sur le fait que les médecins n’avaient « heureusement pas de fonctions politiques majeures », il a établi un lien entre ces déclarations et un document du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère des Affaires étrangères français (CAPS) sur la crise sanitaire en Afrique « la note […] sonne comme en écho aux propos des scientifiques ».

Catastrophe pour l’Afrique, aubaine pour les puissances mondiales ?

Que dit la note du 1er avril titrée « L’effet pangolin : la tempête qui vient en Afrique ? » relayée par plusieurs médias français ?

  • « Le virus politique » pourrait être « la crise de trop, qui déstabilise durablement, voire qui mette à bas des régimes fragiles (Sahel) ou en bout de course (Afrique centrale) ».
  • La France devra « anticiper le discrédit des autorités politiques [ce qui ] signifie accompagner en urgence l’émergence d’autres formes d’autorités africaines crédibles pour s’adresser aux peuples afin d’affronter les responsabilités de la crise politique qui va naître du choc […]» notamment « les autorités religieuses ».
  • Le risque d’infection d’un dirigeant âgé et déjà malade obligerait la France « à se positionner clairement et rapidement sur la fin d’un système et sur une transition ».
  • « Cette crise pourrait être le dernier étage du procès populaire contre l’Etat ». Et « précipiter la crise finale de la rente pétrolière […] » causant le départ du groupe français Total.

Explication du ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian à la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale le 8 avril : « Je condamne très fermement les propos choquants, et même moralement et humainement scandaleux insinuant que des expérimentations pourraient être menées sur des Africains. Je ne partage pas non plus les analyses et prédictions catastrophiques, même si certaines proviennent de services de mon propre ministère. »

Comment interpréter cette note ? L’envoi à certains journalistes avait-il pour but d’informer des objectifs de la France en Afrique, historiquement liée à l’Afrique, actuellement embourbée au Sahel (où 4 soldats de « Barkhane » ont été contaminés) et n’assumant pas les conséquences de la guerre menée en Libye sur le pays et le continent ? De se positionner politiquement et économiquement ? En tous cas, si la France se préoccupe autant de l’Afrique c’est également, comme l’a souligné le ministre «  pour écarter la menace d’un effet boomerang, qui nous atteindrait demain ».

« Ecarter la menace d’un effet boomerang »

L’élection d’Emmanuel Macron, qui n’a pas connu la colonisation et les guerres de libération, avait été annoncée comme le début d’une nouvelle ère entre la France et l’Afrique, voire comme la fin de la Françafrique. 2020 devait être « l’année de l’Afrique en France », l’Élysée indique avoir « dû revoir une partie de sa stratégie » [mais] il n’y aura « pas d’inflexion notable » de la politique menée. Le président, dans une longue interview à RFI le 15 avril, a concédé voir « l’extrême difficulté à affronter ce virus et à apporter des réponses dans les pays les plus développés, les systèmes sanitaires les plus robustes : les États-Unis, l’Europe, la Chine ». « Beaucoup prédisent une catastrophe sanitaire en Afrique. Mais ce n’est pas le cas » lui qui dit ne pas être « dans les catastrophistes » précise « je ne veux pas être non plus dans les naïfs ».

Pour le philosophe camerounais Achille Mbembe, « le catastrophisme ne permet absolument pas de rendre compte des dynamiques de société très plurielles […] là depuis très longtemps, qui savent mettre à profit les épreuves [du] passé ».

Avec 49 autres intellectuels africains, dont Felwine Sarr, il a signé une tribune dans Jeune Afrique. Selon eux, cette crise peut être « une opportunité historique pour les Africains ». Livrant un constat critique sur le continent, ils appellent à « reconnaître […] l’effet catastrophique des décennies d’ajustements structurels sur la santé publique et l’offre sanitaire » mais tempèrent « il serait méprisant de postuler une offre sanitaire inexistante préparant à un mouroir inévitable […]. » De plus, « les scénarios-catastrophes […] pourraient de facto avoir un impact négatif sur les économies et l’évaluation des risques généralement défavorables à l’Afrique […] ». Leur avis sur la note du CAPS ? « La pandémie a offert à certaines chancelleries occidentales matière à réactiver un afro-pessimisme que l’on croyait d’un autre âge […] ce scénario […] en dit plus sur ses auteurs que sur la réalité d’un continent Africain, dont nul ne saurait préempter l’avenir et l’assombrir par principe. »

Interrogé sur cette tribune, le catastrophisme et « le paternalisme de certains pays du Nord » Emmanuel Macron répond « Ils ont raison » sans toutefois changer d’approche… Achille Mbembe souligne dans une dense interview au Point Afrique : « La France a des intérêts militaires, économiques, financiers et culturels en Afrique […]. Elle est partie prenante du drame qui se joue […]. Ce qui est reproché à la France, c’est son soutien actif à des régimes foncièrement corrompus, dont tout le monde sait qu’ils violent au quotidien aussi bien les droits humains élémentaires que les libertés fondamentales. » D’après lui, « il convient d’organiser […] le parachèvement de la décolonisation ».

L’utile mythe de l’Afrique pauvre

« Si le colonisateur a pris, […] il a construit des hôpitaux » déclamait le président Nicolas Sarkozy dans son discours à Dakar en 2007, qui illustre à lui seul l’ontologie négative de l’Afrique. L’Afrique est pauvre et cette affirmation serait incontestable ? Alors comment l’eldorado africain s’est-il appauvri ? « Si le commerce des esclaves n’avait pas existé, 72% de l’écart de revenu entre l’Afrique et le reste du monde n’existerait pas aujourd’hui, de même que 99% du fossé entre l’Afrique et les autres pays en développement » selon les recherches de l’économiste canadien de Harvard Nathan Nunn.

« Les puissances occidentales ont longtemps exploité le continent noir, à travers l’esclavage, le colonialisme et l’extraction de ressources […] » rappelle le directeur de programme à l’Institut de recherche économique de l’université du Massachusetts Léonce Ndikumana, rappelant que « l’Afrique reverse plus de capitaux au reste du monde qu’elle n’en reçoit à travers l’aide étrangère ». En effet, le continent est riche en ressources, ce qui permet par exemple à la France et ses entreprises Orano (ex-Areva) et Total implantées d’être parmi les entreprises numéro 1 mondiales sans posséder de pétrole ni d’uranium.

Si la France et le monde se mobilisent, c’est donc également pour prospérer sur les marchés africains, sur fond de reconfiguration politique entre la Chine, les Etats-Unis ou la Turquie. « Nos concurrents […] ont commencé […] à montrer leur solidarité » alerte le président du Comité Afrique de Medef International, réclamant une intervention des entreprises françaises «  à la mesure de ce que le continent représente pour nos entreprises ». Mais ces éléments sont rarement évoqués, l’attention étant focalisée sur la dette africaine et « l’aide au développement ».

L’Afrique redevable au monde ou le monde redevable à l’Afrique ?

La France est à l’origine des négociations internationales pour l’Afrique indique l’Agence française pour le développement (AFD), annonçant une aide. Emmanuel Macron, qui s’est entretenu avec dix dirigeants africains de la réponse à apporter à la crise, s’est dit « favorable à une initiative d’annulation de dette massive […] » : « quatre représentants spéciaux mandatés par l’Union africaine ont fait des propositions que j’ai souhaité qu’on reprenne. » Notamment un « moratoire »  : «  ça veut dire on ne rembourse plus les intérêts, vous nous laissez de l’oxygène. On étale cette dette, et on peut peut-être mettre tout le monde d’accord […]. » Or l’économiste Felwine Sarr explique en détails sur TV5 Monde que « l’Afrique n’est pas surendettée. Le problème c’est que “la dette africaine” est devenue un totem. »

C’est « un coup de com’ absolument abject » dénonce le comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CATDM). « Il s’agit en réalité d’un report […] les paiements […] seront majorés de 12,3 milliards de dollars ! » Pour le collectif, « l’annulation […] sans condition de la dette est économiquement tout à fait possible mais il n’y a aucune volonté politique […]. » Il souligne les causes similaires à l’origine de la pandémie et de la dette : « un système extractiviste et productiviste sans limite ».

En dépit des annonces, Emmanuel Macron reconnaît que des fonds initialement récoltés contre le sida, le paludisme ou la tuberculose seront utilisés contre le Covid-19… Dans le même temps, des organisations financières internationales posent des diagnostics pour apporter leurs solutions. Or ce sont cette domination et la dépendance aux grandes puissances et leurs institutions se nourrissant de l’instabilité des Etats qui affaiblissent l’Afrique. D’après l’agence ecofin, « en réponse au coronavirus, le FMI a déjà augmenté la dette de l’Afrique de 13 milliards de dollars supplémentaires ». « En plus de fragiliser la position extérieure de l’ Afrique » et « d’alourdir la dette, l’aide du FMI reste assez faible » mais des « programmes d’ajustement » devraient mécaniquement suivre, creusant toujours plus la dette…

Le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale imposeront-ils de tels programmes aux Etats-Unis ?

Le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale imposeront-ils de tels programmes aux Etats-Unis ? Plus de 20 millions d’emplois y ont été détruits en moins d’un mois dans le secteur privé – 2 fois plus qu’au moment de la crise financière de 2008. En 2 mois, le taux de chômage est passé de son niveau le plus bas depuis 50 ans à celui de la crise des années 1930. Selon l’Union africaine, autant d’emplois seraient menacés sur le continent africain, plus de 4 fois plus peuplé. Ou à la France, dont l’agence Fitch a baissé la note ? Comparaison n’est pas raison, mais c’est surtout à l’Afrique que les analyses les plus catastrophistes sont réservées…

Renverser les perspectives

Ce que les dirigeants et observateurs reprochent à l’Afrique, ils peuvent le déplorer dans leurs propres pays.

Manque voire absence de coordination au niveau européen ; opacité dans l’information délivrée par les dirigeants politiques et « fake news » ; système de santé défaillant, découlant de politiques d’austérité du Royaume-Uni aux Etats-Unis, en passant par la France… Pas (assez) de tests, de masques, de blouses et autres équipements pour des personnels soignants sous-payés et dénonçant les carences depuis des années, de lits dans les hôpitaux, ces pays n’ont rien à envier au « Tiers Monde ». « L’exemple marocain fait rêver » écrit le Canard enchaîné tandis que le président du Madagascar défend le Covid-Organics, remède à base d’une plante à l’effet thérapeutique reconnue contre le paludisme, en pointant le manque de solutions et balayant le scepticisme en citant l’exemple du Mediator.

Le directeur du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et d’autres institutions de premier plan en sont réduits à lancer leurs premiers appels aux dons pour financer la recherche dans la 6e puissance mondiale, pourtant, des associations françaises ont utilisé des images de malades africains quand le virus n’était même pas arrivé sur le continent pour leurs campagnes…

Côté nord-américain, Quartz rappelle qu’« un esclave africain apprit à l’Amérique à se vacciner contre la variole » durant l’épidémie de 1721, alors que le président américain veut rompre la relation des Etats-Unis avec l’OMS sur fond d’opposition avec son directeur et la Chine, se dédouanant ainsi de sa gestion de la crise. D’ailleurs, la vie des Américains n’est-elle sacrée que lorsqu’elle est menacée par des terroristes « islamistes » ? Ou le fait que les Afro-américains et les pauvres soient davantage représentés parmi les victimes du virus justifie un tel bilan ? En France le même constat peut être établi, pour les habitants de Seine-Saint-Denis par exemple ou d’autres quartiers populaires.

Alors pourquoi se focaliser sur l’Afrique ? L’Afrique doit être misérable, le monde doit la sauver ? Faut-il préserver les mythes pour protéger l’équilibre du monde ?  Cela sert-il aussi à calmer les esprits occidentaux car « il y a pire ailleurs » ? Qui dira que la France n’est pas une démocratie à cause de la répression policière pour faire respecter le confinement dans les quartiers populaires et des dérives de l’état d’urgence sanitaire ? Le traitement réservé par l’Etat aux Noirs de France hexagonale et des « DOM-TOM », aux immigrés et aux réfugiés peut interroger ses intentions sur l’Afrique.

L’Afrique reste malgré tout présentée comme un « enfer » et l’Occident comme un « paradis » note l’anthroprologue et prêtre camerounais Ludovic Lado. Entre les deux, la politique européenne menée par ceux qui continuent de véhiculer cette vision du monde a fait de la Méditerranée le plus grand cimetière du monde dénoncent des ONG… « Si l’Afrique est dite « sous-développée » c’est bien par rapport à l’Occident « développé » » alors « que faire pour rattraper le retard ? Imiter l’Occident ». Mais avec cette crise, « beaucoup ont compris que l’Eldorado européen n’existe pas. Des Sénégalais immigrés en Italie sont rentrés au plus fort de la crise » remarque Felwine Sarr. Au même moment, des touristes italiens ou européens (parmi les premiers cas détectés sur le continent) ont refusé de retourner dans leur pays, de se plier aux règles administratives ou sanitaires, tout comme des expatriés. Ils ne comprenaient pas pourquoi eux aussi devaient se soumettre à ces contraintes…

Sans verser dans un afro-optimisme tout autant discutable que l’afro-pessimisme, on peut constater que si chaque crise est annoncée comme celle de trop, l’Afrique résiste. Et à supposer qu’une hécatombe s’abatte sur le continent, cela ne donnera pas forcément raison aux prédictions, qui le condamnaient a priori et sans s’interroger sur les causes profondes, notamment politiques. Car peu importent les faits. Soixante ans après les indépendances, ce regard enfermant 54 pays bien distincts dans une seule entité permet tout sur leurs territoires, leurs habitants, leurs corps et in fine, leurs vies. Une véritable remise en question suite à cette crise viserait à interroger les politiques des pays du Nord.

Dans « Le droit universel à la respiration », Achille Mbembe prévient « Une chose est de se soucier de la mort d’autrui, au loin. Une autre est de prendre soudain conscience de sa propre putrescibilité. Si de jour d’après il doit y en avoir, ce ne pourra guère être aux dépens de quelques-uns, toujours les mêmes ». 

Illustration : copyright Organisation des nations unies.

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Journaliste et co-fondatrice du média Ehko.info.

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