À LA UNE, [Dé]cryptage

Plan Trump : « non Etat » palestinien et vassalisation d’Israël

[Lors du point presse] révélant le « deal du siècle » tant attendu, Benjamin Netanyahou a célébré en Donald Trump le « plus grand ami qu’Israël ait jamais eu ». Que prévoit ce dit « plan de paix » ? En plus d’empêcher en réalité la possibilité de l’existence d’un Etat palestinien, de nier le droit international, il pose paradoxalement la vassalisation d’Israël aux Etats-Unis. [Ehko] l’a décrypté.

Dans l’East Room, terne pièce d’apparat de la Maison Blanche, ils sont arrivés sous les applaudissements. Musique de célébration pour accueillir la marche de triomphe de Donald Trump suivi à deux pas derrière de Benjamin Netanyahou. Non pas « le vice appuyé sur le bras du crime » mais la procédure d’impeachment précédant de quelques pas trois inculpations pour corruption. Ils sont venus parler « Paix et Prospérité » par le dévoilement du « Deal du siècle » devenu par l’infatuation trumpienne « My Vision ». Avec un V majuscule. Le plan devant régler la question israélo-palestinienne, une fois pour toutes.

Au premier rang dans la salle, Sheldon Adelson, milliardaire américain, soutien notoire de Benjamin Netanyahou via son journal Israel Hayom et de Donald Trump dont il a été l’un des plus grands contributeurs de la campagne de 2016. Pas très loin, le secrétaire d’Etat Mike Pompeo, évangélique affirmé qui avait comparé Donald Trump à la Reine Esther biblique qui sauva le peuple juif d’un génocide programmé lors de l’exil dans l’empire médo-perse. Ou mieux encore à Cyrus le Grand, ce roi « oint » qui selon le livre biblique d’Esaïe autorisa les juifs exilés à repartir dans leur pays. Adelson comme Pompeo, deux hommes pour qui la politique n’est qu’un moyen pour accomplir de supposés desseins divins.

Dans la pièce aussi, Monsieur Gendre, Jared Kushner. Le grand architecte de cette « Vision ». Aucune expérience diplomatique à son actif, pas plus que de connaissance particulière de la région, sinon une amitié avec le Prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman et des relations cordiales avec Benjamin Netanyahou. Pas plus de connaissances pointues de la question non plus, sinon celles d’avoir lu, dit-il, « 25 livres » sur le sujet. Autre présence notable, David Friedman, un temps avocat de Donald Trump lors de la faillite de son casino d’Atlantic City avant de devenir son ambassadeur en Israël. Américain et juif orthodoxe, David Friedman n’a jamais caché vouloir devenir le premier ambassadeur « à Jérusalem, capitale éternelle de l’Etat d’Israël » comme il le twittait peu après sa nomination, pas plus qu’il ne parlait jamais de « territoires occupés » ou de « Cisjordanie » mais seulement de « Judée-Samarie » selon le nom biblique de cette région utilisé en Israël.

Quelques entretiens auraient aidé à l’élaboration de ce plan, notamment avec Tony Blair et Henry Kissinger, plus connus pour leurs actes de guerre que de paix. Ce plan, comme le rapporte le New York Times, a été bâti en dehors des voies diplomatiques classiques, sans appel aux experts dont regorge pourtant le département d’Etat. Des astuces et manœuvres dignes d’un vulgaire joueur de bonneteau ont aidé aussi à cette « Vision ». D’emblée Donald Trump a assuré être un grand « deal maker », la preuve étant la présence dans la pièce des représentants de pays arabes, Oman, Bahreïn et les Emirats arabes Unis. Or cette présence semble avoir été obtenue par un coup de bluff. Le quotidien israélien Haaretz a ainsi révélé que « Les envoyés arabes au dévoilement du plan de paix de Trump ont été induits en erreur, selon un diplomate. Un vague aperçu du plan envoyé par la Maison Blanche avant l’événement a laissé de côté des éléments clés […], c’est pourquoi trois États arabes y ont envoyé des diplomates ». Le document envoyé par la Maison Blanche aux pays arabes avant la conférence appelant à leur soutien contenait « des déclarations générales sur « un Etat palestinien et une capitale à Jérusalem-Est ».

Une fois dévoilée la « Vision » s’est joué en version orchestrale « What a wonderful life » tandis que les invités se congratulaient, persuadés d’avoir assisté à une scène historique, avec Donald Trump et Benjamin Netanyahou, en vainqueurs apparents de l’Histoire. On songea alors à cette remarque du romancier et journaliste Arthur Koestler, commentant la déclaration Balfour : « Une nation a solennellement promis à une seconde le territoire d’une troisième ». Donald Trump venait de faire un Balfour bis.

Un diktat américain

Dans le document de 181 pages, grands principes et détails sont abordés. 181 pages d’un diktat américain qui accède à tous les desideratas israéliens. Même les plus intenables. Même les plus explosifs. L’Etat palestinien voit sa création si conditionnée et empêchée par les privilèges et passe-droits accordés à Israël qu’il s’agit de se demander si l’hypothèse même d’un Etat palestinien est possible. Ou même honnêtement envisagée.

Que propose le plan sinon la même situation qu’aujourd’hui, mais entérinée par un pseudo accord ? A aucun moment les Palestiniens ne furent seulement consultés. Le plan permet l’annexion de la vallée du Jourdain, les colonies essaimées en Cisjordanie, ce qui constitue un gros tiers de la région qui devrait passer sous souveraineté israélienne. Aucune colonie ne sera démantelée a annoncé Donald Trump, sinon les colonies « illégales ». Or quelles sont ces colonies puisqu’une loi israélienne de février 2017 avait légalisé de façon rétroactive les colonies dites sauvages érigées sur les terres palestiniennes ? Quand bien même Israël s’était engagé à ne plus créer de nouvelles colonies après la signature des accords d’Oslo. Les Israéliens ne devront plus construire de nouvelles colonies, mais rien n’est précisé sur le développement et l’extension de celles déjà existantes. L’hypothèse est-elle si folle d’une extension de ces colonies, se reliant l’une à l’autre pour créer des blocs toujours plus compacts ? Puis Donald Trump l’a promis : aucun Israélien ne sera chassé de sa maison. Même s’il a ajouté, pour faire bonne mesure sans doute, « aucun Palestinien », ajoutant cependant sauf en cas de « terrorisme ». Or qui décidera (et décide déjà) de cette qualification de « terrorisme » sinon Israël ?

Que restera-t-il pour les Palestiniens ? Selon la carte « révélée » par la Maison Blanche, dans un archipel et confettis de territoire, se distinguent trois gros blocs qui regroupent environ 70% de la Cisjordanie. Des bantoustans. Des réserves ethniques. Un archipel déchiqueté. Or les Palestiniens ont toujours plaidé pour la création d’un Etat dont le territoire présenterait un caractère de continuité. Par glissement, c’est la notion de « contiguïté » qui est apparue dans les textes et déclarations d’officiels américains ou israéliens. Nulle bataille sémantique ici car entre un caractère continu de l’espace national palestinien et un morcellement d’espaces « contigus », c’est aussi la question du territoire comme composante nécessaire à un Etat viable qui est en jeu. La contiguïté suppose seulement des espaces en proximité. Or même cette contiguïté pis-aller est à caution tant les territoires sont éclatés en lambeaux de terre. Pour assurer malgré tout, dans cette fausse contiguïté, un semblant de continuité, un système de 17 tunnels, routes, déviations, routes spéciales a été prévu. Ce système est dessiné de telle sorte qu’il contourne et évite les colonies qui resteront « enclavées » dans cet archipel. Seule la continuité territoriale israélienne est au final respectée et favorisée, au risque de contorsions et structurations de l’espace qui rendront la vie quotidienne palestinienne séparée, pénible et sous contrôle. Ce qu’elle est déjà.

Ce même système de tunnel devrait être mis en œuvre pour relier la bande de Gaza à la Cisjordanie charcutée par un tunnel « high-tech ». Si on considère l’obstination que met Israël à détruire ou dénoncer les tunnels qui relient la bande de Gaza sous blocus à l’Egypte, le fait ne manque pas d’ironie. Voilà les Palestiniens relégués à une circulation souterraine avec la bénédiction d’Israël. Les voilà qui s’engloutissent sous terre. Les Palestiniens se voient promettre quelques bouts du désert du Néguev, au sud de Hébron et le long du Sinaï. Autre « compensation », il est vaguement promis un plan de « développement régional » doté de 45 milliards de dollars. Des infrastructures futuristes sont aussi promises, dont une île artificielle. Tout se vend et s’achète visiblement pour Donald Trump. Y compris la liberté, la souveraineté ou les droits d’un peuple. Qui fournira cet argent, qui construira ces infrastructures restent les questions. Autre point flou, cet argent est pour partie sous forme de prêts et inclut les Etats voisins accueillant des réfugiés palestiniens. L’amitié qui lie Jared Kushner au prince héritier saoudien ou ses bonnes relations avec le prince héritier émirati aideront peut-être à éclaircir ces points flous.

Une capitale est prévue pour les Palestiniens. Non pas à Jérusalem-Est mais à l’Est de Jérusalem. Chassée à « l’Est d’Eden » donc alors que 200 000 Palestiniens vivent à Jérusalem-Est dans des conditions difficiles. En simulacre trumpien aussi artificiel que ses casinos à Las Vegas, s’agira-t-il simplement de renommer Al Quds les localités Shuafat ou Abou Dis ?

Passer du paradigme « occupation » à celui de « contrôle »

Le plan Trump offre une étrange narration hors sol. Dans le monde selon la vision trumpienne, Israël est un pays encerclé d’ennemis, constamment au bord de la destruction imminente. Pour parler des Palestiniens, il n’utilisera que les mots de « terrorisme » et « terreur ». Comme le note Daniel Levy, négociateur des accords d’Oslo, « quelqu’un devrait vraiment dire à la Maison Blanche qu’Israël a l’armée la plus puissante de la région, avec une capacité d’armes nucléaires ». Et que les Palestiniens sont sous occupation. Mais voilà précisément le mot qu’évite soigneusement le document. Occupation. Là aussi avec un O majuscule.

Le plan de Trump transforme, par un tour de passe-passe qui tient du droit du plus fort et non de la force du droit, une situation d’occupation en un état de contrôle. Par ce plan, le contrôle total d’un peuple est maintenu mais sans les obligations juridiques dévolues à une puissance occupante. Car l’occupation comme situation de force et de fait n’échappe pas à des principes de droit international. L’occupation d’un pays confère en effet des obligations à la puissance occupante, comme de garantir la sécurité et l’ordre public, de fournir à la population des vivres et d’assurer les services médicaux. L’illusion de ce plan est de faire croire à la fin de l’occupation, alors qu’elle continuera dans les effets concrets de contrôle pesant sur les Palestiniens. Ce plan réussit le tour de force de dédouaner Israël de toute obligation juridique et de l’illégalité internationale qui découlent de son occupation d’un autre peuple.

Le document l’annonce d’emblée : « La souveraineté est un concept amorphe qui a évolué avec le temps ». Effectivement, qu’elle soit « amorphe » ou « vive », de souveraineté palestinienne il ne peut en être question. Précisément en raison de ce plan censé pourtant aider « en dernière chance » comme l’ont averti Trump et Kushner, à la constituer. Un plan également conçu de telle sorte qu’il ne pouvait être que refusé par les Palestiniens. Car quelle souveraineté effective existera pour un Etat palestinien qui verrait sa sécurité, ses eaux territoriales (et les vastes réserves de gaz découverts au large de Gaza), son espace aérien, ses frontières et passages internationaux contrôlés par un autre Etat ?

La réaction du président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas a été nette : « ce plan est destiné aux poubelles de l’Histoire ». La question est surtout d’où sort-il vraiment ? La « Vision » trumpienne semble s’inspirer du plan Allon élaboré après la guerre de 1967, dite des « 6 jours ». Alors Vice-Premier ministre, le général Yigal Allon avait développé sa propre « vision » qui posait qu’il fallait trouver une solution à la question palestinienne tout en préservant le caractère juif de l’Etat d’Israël. Dans cette optique, tout État palestinien devrait être entouré de territoires israéliens souverains de toutes parts. Il prévoyait l’annexion de Jérusalem et de ses environs par Israël, la création d’un État druze dans les hauteurs du Golan occupées par Israël et le retour de la plupart de la péninsule du Sinaï au contrôle arabe. Un plan de partage de la Cisjordanie devait se faire entre Israël et le royaume hachémite de Jordanie. La vallée du Jourdain et l’Est de la « Judée » devaient revenir à Israël et les parties restantes de la Cisjordanie, contenant la majeure partie de la population palestinienne, devaient devenir un territoire palestinien autonome, ou attachées à la Jordanie. Si le roi Hussein avait rejeté le plan Allon, ce dernier est quand même devenu « le cadre de référence de la future politique d’implantation d’Israël dans les territoires occupés ».

Certes le rôle de la Jordanie dans la vision trumpienne est moins nettement défini que dans le plan Allon. Pourtant cette vision pourrait déstabiliser durablement le fragile royaume voisin. Comme le note Daniel Levy, « le document appelle la Jordanie « en raison de la proximité territoriale, de l’affinité culturelle et des liens familiaux » à jouer un « rôle distinctif en aidant les Palestiniens sur une série de questions » ». Cela, en plus d’une mention distincte d’un rôle jordanien dans le domaine de la sécurité. Cela devrait être « un signal d’alarme pour le royaume hachémite comme étant un moyen par lequel Israël pourrait pousser la Jordanie à couvrir le plan d’apartheid proposé » ajoute Daniel Levy. Et à pousser à rattacher la partie de la Cisjordanie à la Jordanie, comme dans le plan Allon. Voire de Gaza à l’Egypte ?

Contourner le droit international au nom « de la sécurité d’Israël »

Le plan américain prétend avoir été établi « dans l’esprit de la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations Unies », à savoir une solution à deux États. Illusion ou pas au regard de la situation du terrain, cette hypothèse reste le cadre juridique dans lequel toutes les solutions ont été envisagées. Mais, ajoute le plan, cela doit se faire « d’une manière qui répond aux exigences de sécurité de l’État d’Israël » et cela doit prendre en compte « les prétentions historiques valables de l’État d’Israël ». Ce qui revient à annuler ou conditionner unilatéralement les résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies à la volonté d’Israël autorisé en cela par les Etats-Unis. Le droit international n’existe plus.

Selon ce droit, un Etat existe s’il réunit un territoire délimité par des frontières, une population et une structure politique. Peuple, territoire et souveraineté sont donc les principaux éléments de l’Etat moderne. Une quatrième condition s’ajoute dans une société internationale d’Etats interagissant : la reconnaissance internationale. Ce privilège d’ « adoubement étatique » a longtemps été le fait d’Empires dominants avant d’être transféré à des organisations internationales interétatiques : SDN puis ONU. Avec le plan Trump, c’est un retour à l’unilatéralisme de la force où un pays n’existait pas en raison de principes objectifs que venait reconnaître l’organisation internationale, mais par le simple bon vouloir unilatéral de l’Empire du moment.

Or la création de l’Etat dit « arabe » a été reconnue en même temps que celle de l’Etat dit « juif » par la résolution onusienne 181 du 29 novembre 1947. Par la suite, la Palestine est passée du statut d’ « entité » à celui d’« État observateur non membre » à l’ONU le 29 novembre 2012. C’est à ce titre d’Etat qu’elle a ainsi pu devenir membre de la Cour pénale internationale en 2015.

Pourtant, si l’Etat de Palestine est reconnu internationalement, les autres conditions fondamentales – territoire et frontières, population et souveraineté – sont niées par le plan Trump. Le document est clair : la « sécurité d’Israël » prime sur tout. Y compris sur la souveraineté hypothétique d’un Etat palestinien. Ce que Daniel Levy appelle « le non-Etat de Palestine » ne sera reconnu au bout de 4 ans que si des conditions précises sont remplies. Qui considérera ces conditions remplies ? L’ONU ? Les Etats-Unis ? Non, Israël sera seul à même de juger car ces conditions « doivent être déterminées comme étant survenues par l’État d’Israël ». Une condition probatoire constante qui transfère la reconnaissance d’un Etat à un autre Etat qui n’a précisément aucun intérêt à sa création. Intenable.

Une matrice de contrôle et de séparation déjà présente dans la pratique traverse le plan. Ainsi en négation de ce « devenir » étatique, les Palestiniens devront reconnaître Israël comme « Etat juif ». Ce qui reviendra à nier dans le même mouvement les droits historiques des Palestiniens. Là aussi intenable. Ce « non Etat » devra se démilitariser, n’aura aucun contrôle sur ses frontières, espace aérien et ressources, d’eau notamment. Donc il devra renoncer à des prérogatives régaliennes qui constituent précisément tout Etat. Une quadrature de cercle institutionnelle impossible.

Le contrôle sur la population palestinienne continuera puisque le plan rejette le droit au retour des réfugiés palestiniens déplacés par la guerre de 1948 et de leurs descendants. C’est pourtant là une demande palestinienne clé. En opposition flagrante avec le droit international, le texte affirme qu’« il n’y aura aucun droit de retour ou d’absorption de tout réfugié palestinien dans l’État d’Israël ». Israël peut décider tout autant de combien et de quels réfugiés palestiniens pourraient s’installer dans le nouveau non-Etat de Palestine, puisque « les droits des réfugiés palestiniens à immigrer dans l’État de Palestine seront limités conformément aux dispositions de sécurité convenue ». Là encore « la sécurité de l’État d’Israël » prévaudra. Le peu de choses accordées aux Palestiniens en matière de circulation, comme l’accès à des routes pour pouvoir traverser la vallée du Jourdain, est conditionné à ce leitmotiv de la Vision : « sous réserve des exigences de sécurité israéliennes ».

Les exigences de sécurité de l’État d’Israël sont poussées à l’extrême car cette sécurité devra tenir compte de « toutes les activités de l’Iran ». Le texte pose que « l’État d’Israël s’appuiera sur des dirigeables, des drones et des équipements aériens similaires à des fins de sécurité ». Occupation militaire continue. Dans sa grande mansuétude le plan pose que « l’État de Palestine ne sera pas chargé de ces coûts (Défense), car il sera assumé par l’État d’Israël ». Autre droit de toute puissance accordé à Israël sur ce « non-Etat » : le moratoire sur les démolitions de maisons palestiniennes ne s’appliquera pas « à la démolition d’une structure qui présente un risque pour la sécurité, tel que déterminé par l’État d’Israël, ni à des démolitions punitives suite à des actes de terrorisme ».

Le document est présenté comme un point de départ « conçu pour le bénéfice des Palestiniens, des Israéliens et de la région dans son ensemble », comme base recommandée pour des négociations directes israélo-palestiniennes sur une « solution réaliste à deux États ». Réaliste, le mot laisse songeur. A moins qu’il s’agisse de tirer le fil de la réalité du terrain : un Etat binational de fait avec des îlots enclavés et contrôlés. Pourtant le plan ajoute « Le rôle des États-Unis en tant que facilitateur dans ce processus a été de recueillir des idées du monde entier […]. Mais seuls les Israéliens et les Palestiniens eux-mêmes peuvent prendre la décision de forger ensemble une paix durable ». « Les derniers détails spécifiques de l’accord de paix israélo-palestinien doivent être définis directement entre les parties ». Pourtant, à peine les participants à la cérémonie de l’East Room se sont-ils dispersés que l’ambassadeur de Trump en Israël David Friedman a déclaré aux journalistes que le Premier ministre Benjamin Netanyahu pouvait aller de l’avant, tout de suite, et annexer les 30% du territoire de Cisjordanie que le plan alloue à Israël. Avant que Jared Kushner ne rejette l’idée. Dans sa précipitation, David Friedman n’a fait que dire la crue vérité et casser le semblant de bilatéralisme que Jared Kushner tentait péniblement de sauvegarder.

Israël, un Etat souverain ou un Etat vassalisé ?

Lors du point presse révélant le plan, Benjamin Netanyahou a célébré en Donald Trump le « plus grand ami qu’Israël ait jamais eu ».

L’annonce du plan s’est faite quelques heures seulement après qu’il a été inculpé de corruption à Jérusalem. Ce plan sert-il le renforcement des perspectives politiques à court terme de Netanyahu avant les élections du 2 mars ? La presse israélienne se demande même si ce plan est « Bon pour Bibi, mauvais pour Israël ».

Si Benjamin Netanyahou n’avait pas d’autre but que de s’éviter la case prison en gagnant les élections du 2 mars prochain, ou si tout simplement il était plus fin politique, il aurait tendu l’oreille à cette phrase de Donald Trump : « Les territoires que je vous ai donnés ». Ou encore « Et les États-Unis reconnaîtront la souveraineté israélienne sur les territoires que ma Vision prévoit d’attribuer à l’État d’Israël. Très important ». En l’occurrence, Donald Trump s’adressait moins à Benjamin Netanyahou qu’à son électorat évangélique. Le discours de Trump avait en effet une double entrée, politique et religieuse. Pour l’oreille évangélique, entendre dire « En vérité Jérusalem est libérée » d’un air charismatique (au sens religieux) ou affirmer que grâce à sa « Vision » « notre héritage biblique majestueux pourra vivre, respirer et s’épanouir dans les temps modernes », était le « signe » d’un avènement religieux plutôt qu’un évènement politique.

Autrement dit, la souveraineté d’Israël sur ces territoires est suspendue à la seule volonté de Donald Trump. Elle ne doit rien au droit international. A un accord bilatéral avec la partie adverse. Ou même au droit ou dessein divin dont se réclament les nationalistes religieux soutiens de Benjamin Netanyahou. Cette souveraineté n’est « justifiée », c’est-à-dire rendue possible et rendue « légale », que par le bon vouloir de l’Empire.

Pourtant, dès après que Donald Trump eut parlé, Benjamin Netanyahou a dévidé un discours qui martelait tous les nouveaux territoires où la « souveraineté israélienne » allait s’appliquer. Répétition en anaphore hypnotique qui tenait peut-être autant de la célébration que de la conjuration. Célébration de ce qui est à l’évidence une victoire politique, sinon politicienne de Benjamin Netanyahou. Conjuration d’une autre réalité qui réduit Israël à un Etat vassalisé dont la défense, l’assise internationale, l’aide économique, l’impunité et la souveraineté ne tiennent qu’au bon vouloir de son suzerain et « grand ami américain ». Cette autre réalité montre Israël comme un Etat dépendant à l’extrême. Et Benjamin Netanyahou en proconsul ou ethnocrate venu quémander à l’Empire son pouvoir et son prestige. En quoi alors la souveraineté d’Israël est-elle pleine et entière ?

Ce plan risque même d’obérer cette souveraineté israélienne par ses effets encore non clairs mais potentiellement destructeurs d’Israël. Il pose ainsi la liberté de prier sur l’Esplanade des Mosquées ou Mont du Temple pour tous les croyants, une revendication des partis nationaliste et religieux juifs israéliens. Le site est sacré pour les musulmans comme pour le judaïsme, qui le nomme le mont du Temple, en référence à l’ancien Temple de Jérusalem qui s’y dressait jusqu’à sa destruction par les Romains en l’an 70. Or la Jordanie est la « gardienne des lieux saints » musulmans depuis un accord tacite de 1924. En mars 2013, l’Autorité palestinienne et le roi Abdallah II de Jordanie avaient signé un accord reconnaissant ce rôle au royaume. Des heurts répétés y ont lieu entre Palestiniens et juifs nationalistes et religieux extrémistes qui appellent à la démolition du site afin d’y reconstruire le troisième Temple. Le plan Trump ouvre la possibilité des heurts accrus sur le lieu, dont il semble d’ailleurs disposer à sa guise. Il nie le rôle de tampon assuré jusque-là par la Jordanie et va cristalliser des tensions plus large avec le monde musulman. Ne reste plus qu’à attendre que naisse une génisse rouge, selon des expérimentations visiblement déjà menées, et que ses cendres soient répandues sur ce lieu pour qu’éclate une crise intenable – les fondamentalistes juifs et chrétiens croient que seules ces cendres peuvent « purifier » ce lieu et qu’il sera alors possible de reconstruire le Troisième Temple et parachever soit la venue du Messie, soit la parousie du Christ. Evidemment, pour ce faire, ils devront démolir ce qui s’y trouve.

Autre point qui obère la souveraineté effective d’Israël entendue comme maîtrise de son destin et capacité à agir, la capacité d’Israël à assurer sa sécurité. Car après l’euphorie provoquée par ce plan, l’inquiétude est vite apparue. Des responsables de la sécurité israélienne craignent même, selon le Times Of Israel, que « l’on se souvienne [de ce plan] comme d’une des causes d’une explosion violente ressemblant aux première et deuxième Intifada ». Le président Abbas a d’ailleurs annoncé le gel de la coordination de la sécurité avec Israël.

Le plan a même réussi à se refaire parler les deux frères ennemis, le Fatah et le Hamas. Selon la presse israélienne, une délégation du parti Fatah du président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas a rencontré des membres du Hamas dans la bande de Gaza. Le chef du bureau politique du Hamas, Ismaïl Haniyeh, a également parlé au téléphone avec Mahmoud Abbas.

Certains observateurs craignent aussi qu’Israël perde par la réalisation de la vision trumpienne son caractère démocratique. Pour Daniel Levy, il est difficile de ne pas lire dans ce texte « un état d’esprit suprématiste blanc ». Ce racisme apparaît dans l’annonce faite de transférer les droits politiques des résidents de la région dite du « Triangle » au centre d’Israël, où vivent des citoyens palestiniens d’Israël. Dans le cadre d’échanges de terres, le Triangle pourrait être transféré à l’État palestinien, compromettant ainsi le statut de citoyenneté de l’ensemble des Palestiniens Israéliens. « Le plan approuve la logique ethnocratique traduite par la loi sur l’État-nation récemment adoptée » observe t-il. Même analyse pour l’avocat isréalien Michael Sfard. Selon lui, ce plan est un plan d’annexion, qui compromet l’avenir du Proche-Orient et celui du conflit israélo-palestinien, ajoutant « C’est difficile de l’admettre, mais je regarde la réalité en face et il y a un crime contre l’humanité qui s’appelle l’apartheid. Dans la même région, il y a deux groupes avec l’un qui contrôle l’autre et la discrimination d’un groupe sur l’autre. Une situation où deux groupes sont soumis à deux lois différentes, je l’appelle apartheid ».

À court terme, la vision de Trump permet certes à Israël d’éviter d’affronter les questions dangereuses pour sa propre coexistence civile des retraits de colonies ou du statut de Jérusalem-Est. Car au fond, l’Etat d’Israël a besoin, en illusion pour sa politique et illusion offerte au reste du monde, non pas de l’existence effective d’un Etat palestinien mais de sa possibilité d’exister. Cette illusion permet de déjouer une réalité, celle d’un Etat binational de fait, avec des droits différents accordés selon la nationalité ou la religion des personnes y vivant. Un Etat ethnocratique a-démocratique. A long terme ce plan enferme encore plus Israël dans un dilemme intenable : priver les Palestiniens d’État véritablement souverain, sans leur accorder pourtant de droits pleins et en les soumettant à une domination israélienne actée. Ilan Goldberg, directeur du programme de sécurité au Moyen-Orient au Center for a New American Security et conseiller politique au Israel Policy Forum, estime que ce plan « menace l’avenir même d’Israël en tant que démocratie. Et cela, à son tour, rendra de plus en plus difficile pour de nombreux Américains – en particulier les démocrates – de le soutenir aussi fortement que par le passé » ajoutant que ce plan sapera la relation spéciale qui lie Israël et les Etats-Unis.

Reste une certitude, ce plan met fin à une illusion et une hypocrisie : celle d’un statu quo qui n’avait rien de tenable au regard de la situation sur le terrain. Et il oblige ce qu’on appelle encore « la communauté internationale » à admettre soit son impuissance (ce que le communiqué français officiel acte d’une certaine façon) ou son manque de courage.

Illustration : Donald Trump et Benjamin Netanyahou, Jerusalem, 23 mai 2017. Crédit : Ambassade américaine, Tel Aviv.

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