[Pol]itique

Ramata Dieng : « Les violences policières sont un problème de société »

Le 17 juin 2007, Lamine Dieng est mort dans un fourgon de police, à Paris. Dix ans après, le collectif Cases Rebelles réalisait le documentaire intimiste « Dire à Lamine », qui sera prochainement disponible en DVD. [Ehko] l’a vu et a interviewé Ramata Dieng, qui donne des nouvelles de la procédure judiciaire en cours, ainsi que M.L. de Cases Rebelles.

Sur les murs de certains quartiers de Paris, sur les réseaux sociaux sous forme de hashtags, dans les journaux depuis des décennies, des noms de Noirs et d’Arabes « tués par la police ». Pour sortir de la froide comptabilité des morts et raconter la vie d’une de ces personnes, le collectif Cases Rebelles a réalisé « Dire à Lamine ».

Ce film explore la dimension personnelle, intime, familiale, au-delà de simples noms et de l’aspect juridique, procédurier. Il raconte l’histoire et le vécu de celui qui est parti, son absence et ceux qui restent. La famille, les amis, les proches qui basculent du jour au lendemain, contre leur gré, dans une lutte longue, douloureuse et coûteuse contre l’institution policière et l’Etat français. Il donne une incarnation à un homme, victime de violences policières, Lamine Dieng, mort à 25 ans. Et il offre la parole à ses proches. « Ce film n’est ni l’enquête, ni le procès que la mort de Lamine Dieng aurait nécessité » préviennent les réalisateurs en avant-propos. Durant 72 minutes, les intervenants parlent à Lamine et de Lamine. Ils donnent à voir sa sensibilité et la leur, livrent leur ressenti suite à la mort de ce fils, ce frère, cet oncle, cet ami. Interrogée par [Ehko] sur cette approche intimiste, Ramata Dieng répond « C’est bien. On n’est pas dans la reconstitution de la mort de Lamine. Cet angle a été choisi pour lui rendre son humanité. Il a été déshumanisé dès qu’il a croisé les policiers, il a été souillé et déshonoré par les policiers et les médias avec la version officielle de mort par overdose. C’est une stratégie mécanique qui s’applique à toutes les victimes : les criminaliser pour avoir l’opinion du côté de la police et dire que c’est un délinquant, un nuisible, et donc qu’on a rendu service à la société. On n’a pas eu la possibilité de demander un droit de réponse aux médias et de rectifier ça. Avec ce film, on a pu parler de sa vie, de ses rêves, de sa famille, de son entourage. Il permet aussi de montrer les impacts des violences policières. Quand les policiers volent une vie, c’est plusieurs vies autour qui sont brisées, c’est la souffrance d’une famille, d’un père, d’une mère, d’un cercle plus large, ça s’étend. On l’a montré pour que chacun se rende compte des conséquences de la violence d’État et également montrer la résistance qu’on peut opposer à ça. »

Le documentaire s’ouvre justement sur elle, la grande soeur de Lamine Dieng, assise sur un banc, dans un parc fleuri. Une légère brise souffle dans les branches des arbres, des oiseaux gazouillent. « Le 17 juin 2007, à 4h29 du matin, mon petit frère Lamine Dieng, alors âgé de 25 ans, a été tué par les policiers du 20e arrondissement. Ils étaient au nombre de 8 » décrit-t-elle.

 

 

Pour Ramata Dieng, « le devoir des vivants et de la société est de rendre justice aux victimes ». « J’aimerais dire à mon petit frère que je suis désolée de ne pas être arrivée à lui rendre justice. Désolée pour toutes les autres victimes, pour toutes les autres familles qui vivent la même chose que nous. Des familles unies dans la douleur » confie-t-elle en pleurant.

Des familles brisées 

Fatou Dieng, sœur de Lamine, aux bords des larmes, un mouchoir à la main, souffle : « La douleur est présente comme s’il avait été tué hier. […] Il est parti avec une part de nous […]. Le pire, c’est que les policiers continuent d’exercer dans ce quartier ». Ce quartier où il a grandi et où il est mort, rappelle le documentaire. La nièce de Lamine Dieng de 12 ans et sa sœur de 10 ans au moment du décès ressentent « de la haine » confie Fatou Dieng. « [Elles] savent que c’est la police qui nous tue, ce n’est pas la police qui nous protège. » Sa nièce Kimberley raconte qu’elle était en sortie scolaire quand elle on lui annoncé le décès. Des incertitudes planaient sur le fait que ce soit bien son oncle. Ses amis essayaient de la rassurer, mais elle disait « en boucle : Ce n’est pas possible, mon oncle est mort ». « C’était horrible » se souvient-elle. « Pour me protéger, je me disais qu’il était parti en vacances et allait revenir ». Elle décrit alors le manque au quotidien et explique que quand elle a atteint l’âge de son oncle quand il est mort, elle a compris « qu’il n’a rien vécu ». Elle évite sur les réseaux sociaux les nouveaux cas de victimes de violences similaires, « qui ravivent la douleur ».

Fatou Dieng dit à son frère qu’il peut être « fier de sa grande sœur Ramata qui se bat jour et nuit, qui a mis sa vie entre parenthèses et en parlant de ça » – elle commence à pleurer – « je culpabilise parce que la tenacité et la force qu’elle a, je l’ai pas. J’ai pas cette force et je crois que les autres frères et sœurs ne l’ont pas non plus. A travers cette lutte, elle prouve que tu n’es plus son frère, c’est comme si tu étais son enfant. […] C’est une grande preuve d’amour. C’est elle qui écrit, qui est sur le terrain, c’est comme si c’est elle qui avait été sacrifiée. C’est grâce à elle que la famille a une certaine dignité. » La famille pointe « le déni de justice, d’impunité ». Pour Ramata Dieng « on pourrait parler de lutte si le rapport de pouvoir était équilibré. Vu qu’on se bat contre l’institution, l’État tout puissant, c’est de la résistance. »

Si le documentaire se veut intimiste, il ne manque pas de rappeler les éléments factuels autour de la mort de Lamine Dieng, permettant ainsi à celles et ceux qui ne connaissent pas le dossier d’être informés : Lamine Dieng, 25 ans, est mort durant la présidence Sarkozy, un mois après l’investiture de celui qui s’est illustré notamment en tant que ministre de l’Intérieur en prenant fait et cause pour la police (tout comme nombre de médias) quand Zyed Benna et Bouna Traoré, 17 et 15 ans sont morts dans un transformateur électrique, alors qu’ils tentaient d’éviter un contrôle policier. La police qui l’a rapidement identifié attend 36 heures avant d’alerter la famille et évoque un accident sur la voie publique. La mort pourrait être due à une overdose de cannabis, de cocaïne et d’alcool selon le premier rapport d’autopsie. La famile n’y croit pas, dépose plainte contre X le 22 juin 2007 et créé le collectif « Vérité et justice pour Lamine Dieng » avant d’organiser une marche silencieuse. Fin juin, l’Inspection générale de la police nationale met les policiers hors de cause. Un juge d’instruction est désigné en juillet. La famille demande une contre-expertise médicale qui conclut à une mort par « asphyxie mécanique due à l’appui facial contre le sol et pression du sommet de la tête ». Lamine Dieng a subi de multiples lourds traumatismes – une trentaine d’hématomes constatés et violences, dont la clé d’étranglement et le plaquage ventral, techniques létales en cause dans les décès de Mohamed Saoud, Abdelhakim Ajimi, Mohamed Boukrourou, Amadou Koumé et Adama Traoré notamment. En 2014, un juge prononce un non-lieu, la famille fait appel, la justice confirme en 2015. La famille fait de nouveau appel.  En 2017, la Cour de cassation confirme. Il n’y aura pas donc de procès en France pour l’assassinat de Lamine Dieng. Les policiers impliqués sont toujours en service, souligne le documentaire. La famille porte le dossier auprès de la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) qui a déjà condamné la France à plusieurs reprises pour des cas similaires. Douze ans jour pour jour après le décès, Ramata Dieng a donné à [Ehko] des nouvelles du dossier : « La procédure judiciaire est terminée en France depuis juin 2017, elle s’est soldée sur un non-lieu définitif. En décembre 2017, nous avons déposé notre dossier à la CEDH. Pour l’instant on n’a pas de retour, on ne sait même pas si notre dossier a été accepté ou pas. On ne peut pas la relancer, seule elle à la possibilité de contacter les avocats. Ils sont dans le flou. Nous aussi. On a passé 12 ans à attendre. Je dirais bien qu’on est bien habitués à être dans l’attente, cette attente qui se fait dans la douleur.  C’est une torture, mais il n’y a pas le choix, on est résignés et on attend. » Cette justice non rendue à Lamine Dieng a-t-elle permis la mort d’Adama Traoré et d’autres avant et après lui – les chiffres exacts ne sont pas connus ?

« Pas de justice, pas de paix »

Les images de la 9e manifestation de commémoration s’ouvrent sur deux enfants noirs, difficile de ne pas penser au fait qu’ils pourraient être les prochaines victimes, les statistiques, études de chercheurs tels que Marwan Mohammed et Laurent Muchielli et de nombreuses institutions le prouvent : la police contrôle et arrête davantage les Noirs et la justice les condamne également davantage que les Blancs. Cette dimension politique est soulignée lors des manifestations : « Le seul espoir c’est la lutte, c’est le rapport de force », la mort de Lamine Dieng « s’inscrit dans des rapports de domination qui conduisent à la mort et c’est systémique » commente le militant pour les droits humains Teddy Théodose. « Nous on a la peine de mort » dénonce une membre du Collectif Ali Ziri. Un militant de Sud-Rail prévient : « Il ne faut pas se voiler la face en se disant qu’il y aurait une bonne police et une mauvaise police. La police est l’un des bras armés de l’État ». La cousine de Lamine Dieng et militante Faty Kouma, réalisatrice du documentaire sorti en 2007 « Qui était Lamine Dieng ? », interroge également : « Comment les forces de l’ordre censées protéger peuvent tuer un homme […] ? » Les réalisateurs donnent également la parole au chercheur et militant João Gabriell, qui évoque « le racisme », « la guerre contre les pauvres » et ce « même processus » : « la personne tuée se trouve mise en accusation et […] sa famille aussi ». Rosa Amelia Plumelle-Uribe, auteure de La férocité blanche (Albin Michel 2001) est elle aussi interrogée. « Il y a tellement de Lamine qui n’ont pas connu Lamine mais qui ont en commun avec lui de ne pas être Blancs… Qui ont en commun d’appartenir à un groupe humain qui a été frappé d’un déficit d’humanité et c’est […] à partir de ce défaut d’humanité qui nous a été imposé depuis l’époque où les Africains ont été expulsés de l’espèce humaine qu’il faut prendre en charge la situation. » L’avocate ajoute : « Tout a été fait pour que les descendants de ceux qui ont été déportés, maintenus en esclavage, colonisés […], ces victimes de ces crimes contre l’Humanité, soient honteux. Qu’ils aient la honte d’avoir été victimes, bestialisés, expulsés hors humanité. » Cases Rebelles commente en voix-off : « Des policiers s’acharnent et tuent car ils refusent que leur victime manifeste son existence […]. Le fameux acte de rébellion dont s’est rendu coupable Lamine Dieng est donc le suivant : il a voulu respirer sous le régime de la suprématie blanche. »

Pour Ramata Dieng, au cours de ces 10 ans, « la vérité a été obtenue et véhiculée [elle est à] inscrire dans la mémoire collective [en réponse aux] grands médias qui ont véhiculé le message de l’État ». Elle s’adresse aux plus jeunes, face au « harcèlement policier quotidien dans nos quartiers populaires, on a essayé de trouver des moyens de protéger nos proches […]. La seule issue : l’auto-organisation au niveau local, communautaire.» Elle leur dit également« que ce n’est pas eux le problème mais l’État, raciste ». Elle cite pour preuve « le Code Noir de Colbert qui était utilisé pour soumettre les Africains à un régime d’exception qui implique forcément la négation de leurs droits, tout simplement. Ce racisme a continué avec le Code de l’indigénat pendant la colonisation. Aujourd’hui on est dans le néo-colonialisme […] » déclare-t-elle sur fond d’images d’archives, « aujourd’hui ce sont les mêmes violences qu’on subit. Le droit commun c’est pour chaque être humain. Le nier, c’est nier notre humanité ». La famille Dieng et les autres familles de victimes de violences policières ne demandent que l’application du droit. Ensemble, elles créent en 2010 un collectif « militant et d’entraide judiciaire » : « Vies volées » et organisent en 2011 une marche nationale, la première dans le cadre de la journée internationale contre les violences policières. « C’est […] la France qui a tué nos enfants et frères et soeurs » conclut Ramata Dieng.

Le documentaire se termine sur la lecture d’un texte qui tente de répondre à la question « Qui était Lamine ? » et qui parle notamment du droit à rêver, évoqué par Mia, une amie, qui décrit ses balades dans les rues de Paris avec Lamine : « On croyait en nos rêves […]. Les moments forts c’était quand on parlait de ce qu’on allait faire quand on serait plus grands. » Puis des photos de lui enfant, adolescent, adultes défilent à l’écran.

Combien (encore) « de vies volées » ?

Ce documentaire rend cette parole déconsidérée et confisquée par les politiques et grands médias aux premiers concernés, ici la famille. La narration et le rythme sont lents, avec peu d’images, beaucoup de plans fixes. Probablement pour inviter les spectatrices et spectateurs à se concentrer sur le propos, sur sa profondeur. Les sœurs de Lamine Dieng sont filmées dans un parc paisible, on entend des voix et dessins d’enfants, des petits oiseaux ; cela dénote avec le sujet, lourd, et l’expression douloureuse du visage des proches et offre en même temps à leurs mots une résonnance jusqu’aux cieux. Ce film insiste sur la dimension raciste des violences policières ; la résistance des corps noirs quasi surhumaine pour justifier l’esclavagisme hier et l’emploi d’une force extrême aujourd’hui. L’insensibilité et la force prétendument sur-développée des personnes noires – des femmes noires. Ces mères, sœurs, filles, compagnes perçues comme « Angry black woman » (femme noire en colère)…

Surtout, au-delà du cas de Lamine Dieng, les chiffres et ces récits amènent à comprendre que cette oppression pèse sur chaque famille non-blanche en France. Jusqu’à quand ? Au nom de qui sera créé le prochain collectif « Vérité et justice » ? Combien de morts un Etat qui se présente comme démocratique peut-il accepter voire justifier ? Et sa population ? Justement, Ramata Dieng précise à [Ehko] « Les violences policières ne sont seulement le problème de ceux qui ont été touchés dans leur chair, c’est un problème de société. Il doit être géré par la société et chaque indivicu à son rôle à jouer. On en appelle à la vigilance de tous et ne pas laisser qui que ce soit entre les mains de la police car on ne sait ce qu’ils peuvent faire… La police est un service public, les policiers sont payés avec nos impôts, on a le droit de les surveiller et contrôler, savoir ce qu’ils peuvent faire. Ils ont un pouvoir énorme, de vie et de mort, donné par l’État. Il faut donc un organe indépendant et autonome qui enquête sur les violences policières » . [Ehko] a également pu en parler avec M.L., qui a co-écrit, co-réalisé et co-produit le documentaire.

Ehko : Présentez-nous Cases Rebelles
M.L. Cases Rebelles : Cases Rebelles est un collectif dit panafrorévolutionnaire né en 2010. Il a été initialement créé par 2 personnes guadeloupéenne et camerounaise nées en France. Il s’est constitué avec l’idée de lutter contre toutes les formes de domination depuis un point de vue afrocentré. Le collectif est non-mixte (en non-mixité noire) et anti-autoritaire.

D’où vous vient l’envie – voire le besoin ? – de lancer ce collectif et ce site ? 
On avait surtout besoin d’écrire « Nous sommes », une sorte de manifeste. La fondatrice et le fondateur avaient l’expérience de la radio, notre première activité était un podcast mensuel sur Cases Rebelles. Dans nos approches, il y a une volonté de parler de tous les espaces où il y a des Noir.e.s sur la planète et une volonté d’auto-éducation et de reconnexion, idéalement Internet permettait ça et ça nous plaisait de parler de partout et nulle part à la fois.

Comment a été réalisé et produit « Dire à Lamine » ?
« Dire à Lamine » est le premier documentaire de Cases Rebelles. Il est sorti en septembre 2018 et sera en DVD d’ici fin 2019. On a choisi l’auto-financement. Cases Rebelles est totalement autonome et n’existe pas en tant que structure officielle donc n’aurait pas droit à des subventions et nous n’en souhaitions pas. À titre individuel, on est dans l’économie de survie, plutôt les « boulots de merde ». Financièrement, on se prive, on ne gagne pas d’argent avec ce type de projets, on en perd même. On a quasiment tout fait seul.e.s. « Dire à Lamine » a été filmé avec un appareil photo. Puis on a lancé une campagne de financement participatif de 2000 euros pour la post-production. Pour financer l’étalonnage et le mixage par exemple que nous ne savions pas faire.

Comment en êtes-vous venus à travailler sur les violences policières ?
Ce sujet était complètement dans nos têtes quand on a créé le collectif. Nous avions une sensibilité afro-anarchiste forte. Cases Rebelles est pour l’abolition de la police et de la justice. On se demandait : comment s’emparer de ces questions et celle de la prison sans ramener une position radicale totalement aérienne que les familles ne pourraient pas assumer ? Comment être utiles et ne pas avoir un discours détaché de la réalité et sensationnaliste ? Comment aider les plus concernées, c’est-à-dire les familles de victimes ? On voulait quelque chose qui aurait une fonction pratique. On a commencé par faire des choses qui parlaient des violences policières aux États-Unis, mais on savait pas comment s’en saisir d’une manière qui nous convienne de ce qui se passait en France. Puis on a renconté Ramata, la grande sœur de Lamine Dieng, en 2015.
En 2017 nous avons sorti un livre, avec des dessins de Xonanji, la co-fondatrice de Cases Rebelles. Le projet est parti de portraits* qu’elle avait dessinés pour la 9e commémoration de la mort de Lamine en 2016, puis on s’est demandé pourquoi ne pas en faire un livre ? Ça nous a rapprochés de plein d’autres familles.
Avant le documentaire, on parlait donc régulièrement des violences policières, mais on n’avait pas encore trouvé comment le faire de manière pertinente, legitime et utile. C’était plus facile d’aborder les violences policières en parlant d’ailleurs tout en ramenant ça à la France, d’autant que notre désir était de ne pas instrumentaliser les luttes en cours en tenant des discours radicaux qui n’auraient pas collé avec les gens au premier plan de ces luttes. On a des expériences de militantisme plus ou moins longues dans des milieux blancs où l’instrumentalisation est permanente. Pour nous il est extrêmement important de ne s’approprier la parole de personne. On a d’autres espaces et moments pour parler.

Pourquoi avoir opté pour ce format-là, c’est-à-dire un documentaire ?
Pour la 9e commémoration, on voulait réaliser une série de témoignages-vidéos dans lesquels on aurait incité les proches et moins proches de Lamine à s’adresser à lui en partant de l’idée que la justice est la responsabilité des vivants. Que lui dire sur le fait que justice n’a pas été rendue, neuf ans après sa mort ?

Pourquoi cette question ? On voit dans le documentaire Ramata Dieng visiblement tourmentée, pleurer, dire qu’elle se sent coupable que justice n’ait pas été rendue. Elle semble très émue dans cette séquence et touchée par ce questionnement…
Il y a plein de raison pour lesquelles Ramata pleure à ce moment-là, mais l’idée du devoir des vivants est de dire que l’absence de justice devrait interroger chacun.e d’entre nous. Ce n’est pas normal de considérer que sur ces sujets, on puisse simplement choisir de s’investir ou pas. Il y a une guerre avec son lot régulier de morts. Qu’est-ce que ça implique pour une société qu’une grande partie de la population fasse comme si ça n’existait pas, comme si c’était anodin, comme s’il y avait un taux de morts acceptables pas forcément à questionner ? Quelles sont nos responsabilités ? Celles de tous et toutes ?
Je suis contre le fait d’appeler les gens à se mobiliser en disant ‘’Si vous ne vous mobilisez pas, ça vous arrivera un jour’’ mais de fait cette année, beaucoup de gens qui ont découvert les violences policières auraient pu s’y intéresser avant. Après chaque projection du documentaire, on organise des débats. Il y en a eu près d’une vingtaine en tout. 70 % des débats ont été gâchés par des gens qui voulaient parler des Gilets jaunes et pas du tout de Lamine ! À chaque projection en France, il y a des gens, majoritairement blancs, dont la première réaction a été de dénoncer les violences policières contre les blanc.hes. Une question qu’ils devraient se poser : quelle fonction ils remplissent en rappelant d’emblée ces faits-là et en pourrissant le débat comme ça ? Au Togo en revanche, on a vécu l’un des meilleurs débats.

Le public au Togo avait-il connaissance de l’ampleur des violences policières en France ciblant les personnes noires ?
Dans l’ensemble, les personnes présentes étaient très familières du sujet, avec une bonne connaissance des faits et mécanismes. Elles n’étaient pas surprises du tout. Elles s’interrogeaient sur la façon de rapporter la question aux violences policières qu’elles vivent au Togo et à la question des prisons. C’était un très bon débat, beaucoup plus intéressant que certains organisés en France…

Ce documentaire est très intime, intimiste. Il fait parler des personnes, des proches de Lamine Dieng majoritairement. Pourquoi avoir choisi cet angle ?
L’intime est le pivot de tout ce qu’on fait dans Cases Rebelles, nous faisons le lien entre intime et politique, c’est ce qui constitue la spécificité de notre approche. Ce n’est pas très calculé, c’est ce qu’on est. On est dans cette relation intime aux choses, tout en étant précis.e.s. On vérifie beaucoup les faits. À coté de ça, on a une subjectivité, des émotions, que nous assumons car ça participe aussi de notre humanisation en tant que Noir.e.s. On ne voyait pas l’intérêt de réaliser un document d’enquête, du procès – nécessaire – de la police.

Au-delà du documentaire, il est essentiel de développer nos propres approches esthétiques sur cette question de la représentation et de ce qui est montré du corps noir, souffrant, blessé, mourant. On vit une époque où on voit des Noir.e.s tué.e.s en direct, des Noir.e.s torturé.e.s et vendu.e.s en esclavage en Libye et on est hyper critiques de cette spectacularisation de la souffrance. Il est important de montrer les Noir.e.s autrement, de sensibiliser différemment. On essaie aussi d’avoir un mode de narration qui intègre un peu le chaos dont on est issu.e.s en tant que Noir.e.s. Et on est convaincu.e.s que la manière de raconter et de montrer est éminemment politique, c’est ce qui fait que des œuvres peuvent être plus ou moins émancipatrices et donner envie de faire, ou pas. À partir du moment où on fait les choses sérieusement, il est important que chacun.e se sente légitime de racontrer et de créer différement, de créer une œuvre à sa mesure et qui échappe au mode de récit occidental classique. Par exemple, les contes créoles caribéens ont un mode de narration propre, qui ne va pas de A à Z comme dans la narration romanesque classique française. Il est important de réfléchir à la manière dont on raconte une histoire et aux dominations qu’on renforce en se pliant à ces canons de la narration et de l’esthétique, car ce formatage ne permet pas d’accéder à l’imprévu qui peut faire bouger les choses. La prochaine étape est le lancement des éditions Cases rebelles pour les 10 ans du collectif.

——

Cases Rebelles a organisé des projections dans des salles de cinéma et dans le cadre d’événements, en présence des réalisateurs et réalisatrices ainsi que de Ramata Dieng ou d’autres intervenants et intervenantes du film et de « Vies volées ». Le collectif n’a pas de prochaines dates de projection. Le DVD sortira dans les mois qui viennent.

*Cases Rebelles a publié le livre 100 portraits contre l’État policier aux éditions Syllepses.

Article précédentArticle suivant

Send this to a friend