[Id]ées

A-t-on le droit de ne pas être islamophobe ?

[Ca y est] c’est bel et bien la rentrée : les journées sont plus courtes, les soirées plus fraîches et les débats sur l’islam ont repris. Encore ? Oui, encore. La reprise aurait pu se faire en douceur, mais c’était sans compter sur cette « passion » française (qui ne s’était néanmoins pas éteinte durant l’été) entretenue par les grands médias et des femmes et hommes politiques de tous bords.

Les professionnels de l’éducation, de la santé, de la justice et les agriculteurs appellent au secours ; les défenseurs des droits humains ne cessent d’alerter quant aux menaces qui pèsent sur les libertés fondamentales de chaque individu ; la réforme des retraites inquiète ; le taux de chômage et la crise climatique aussi ; 100 hommes ont tué leur conjointe ou ex-conjointe en 8 mois ; les « Gilets jaunes » protestent toujours ; les personnes les plus précarisées craquent – pour ne citer que quelques exemples. Quel(s) sujet(s) pouvai(en)t donc être au cœur de cette rentrée ? L’islam. L’islam ? Oui, l’islam.

Récapitulons, 15 jours en France :
-« A-t-on le droit d’être islamophobe ? » : le top départ a été donné par des débats sans véritables contradicteurs sur les propos tenus par un philosophe lors de l’université d’été d’un parti de gauche (dont les positions sur cette religion et ses pratiquants étaient déjà connues). « Oui », en France, il est visiblement essentiel de pouvoir être islamophobe.
-Le (très impopulaire) ministre de l’Education prétend que « des petites filles de 3 ans ne sont pas scolarisées à cause de l’islamisme » et annonce que la question de la laïcité sera abordée dans les prochaines semaines. Pour faire oublier que « 100 000 enfants » n’auraient pas pu faire leur rentrée scolaire ?
-Le politicien « Jordan » et la journaliste « Zineb » veulent définir « quels prénoms sont français » : « Mohamed » par exemple ? (Non.)
-Des « débats » sont organisés sur le port du burkini à la plage ou la piscine sans les femmes qui veulent le porter, au moment où le cap des 100 féminicides depuis début 2019 a été franchi et peu après un « G7 féministe ».
-Les critiques encensent un film avec une ancienne prostituée « d’origine algérienne et de culture musulmane » qu’ils érigent en modèle pour celles qui lui ressembleraient tout en ignorant un quasi-documentaire relatant l’impact de l’état d’urgence sur une salariée portant le voile (comme sur tant d’autres).
-La parole est donnée à un « prédicateur islamologue » mis en examen pour « viols » notamment. Il est défendu par la rédactrice en chef d’un magazine et l’ex-rédacteur en chef d’un autre qui tapent habituellement sur les musulmans, qui veulent ainsi mieux taper sur les « donneurs de leçon et faiseurs de morale », quand d’autres ne résistent pas à l’envie de pointer la responsabilité « des musulmans » qui lui ont fait confiance.
-Des responsables politiques et des éditorialistes attendent de savoir si l’expression « Allah wa akbar » – qu’ils ont décidé d’entendre uniquement comme un cri de guerre alors que des millions de musulman.e.s la répètent paisiblement chaque jour – a été prononcée lors d’une attaque violente pour savoir s’ils doivent réagir et comment.
-Un député LREM juge utile de parler des problèmes liés à « l’immigration et l’assimilation » lors de l’officialisation de sa candidature à la mairie de Paris.
-Des médias et politiques encensent l’initiative de « deux femmes imames converties qui dirigent la prière, sans voile », présentée comme « l’avenir de l’islam » car visant à bousculer les codes et pratiques islamiques (à comparer avec le traitement des femmes voulant porter le voile, qui elles s’opposent à l’Etat…) et sans insister sur leur proximité avec des groupes d’influences (Fondapol par exemple).
-Le fondateur de Reporters sans frontières devenu maire FN (RN) accepte l’invitation à un débat autour d’un livre signé par des économistes et autres chercheurs qu’il n’a pas lu simplement pour défendre les électeurs du parti d’extrême-droite qui ont d’après lui toutes les raisons d’avoir peur.
-Une personne connue sur Twitter pour ses tweets racistes annonce que Napoléon – figure prestigieuse et intouchable de l’Histoire de France s’il en est – a été « remplacé » dans les livres d’histoire de 1ère (comprenez « grand remplacé » car même après plusieurs attentats meurtriers, cette idéologie a droit de cité), par une personnalité artistique qui porte un nom arabe, plusieurs rédactions se mobilisent.
-L’interview de nouveau relayée d’un célèbre avocat, qui prend la défense « des immigrés » pour répondre à un éditorialiste encore plus célèbre connu pour son obsession de l’islam, avec un discours paternaliste, comme ces (nombreux) rédacteurs en chef qui prétendent « défendre les musulmans », écrivent des livres pour eux, sur eux mais sans eux et n’en recrutent aucun (surtout pas « des femmes voilées ») ou si peu, préférant leurs « femmes de ménage ».
-Le jeune animateur des pages « débats » (pas connu pour la rigueur de son travail) d’un journal détenu par un marchand d’armes (qui compte parmi ses principaux clients des pays arabes et musulmans) publie un livre sur le populisme et vante « le nationalisme » jusqu’à l’extrême.
-Des unes de journaux et magazines toujours aussi racoleuses saturent l’espace public.
-Une journaliste « noire et musulmane » est la cible d’une vague de harcèlement de la part de ses confrères et consœurs (qui ont soutenu Yann Moix).
-Et ce n’est pas un hasard, bien au contraire : politiques et médias se mobilisent pour dénoncer les propos d’un champion du monde de football (noir) très apprécié, pour dénoncer le « racisme anti-Blancs » et focaliser l’attention dessus – ceux-là même qui nient l’islamophobie et les autres formes de racisme.
-On apprend qu’un diplomate, ambassadeur de la France, a été mis en examen pour « association de malfaiteurs terroriste criminelle », soupçonné d’appartenir à une cellule « d’ultradroite » qui projetait de commettre des attaques contre les musulmans en France.
-Un homme a poignardé une femme portant un voile « au niveau du cou, de la nuque, du dos et du thorax », devant ses enfants et son conjoint, en ce trentième anniversaire de « la première affaire du voile [à Creil] » portée et instrumentalisée par des médias et politiques en 1989.
La liste est non-exhaustive. Et le mois de septembre n’est pas terminé…

Chaque jour, du lundi au dimanche depuis des décennies dans la 7e puissance mondiale, un pays riche revendiquant une Histoire millénaire, un rayonnement à travers le monde entier, une supériorité intellectuelle et culturelle sans égal, des femmes et hommes politiques ou des médias balancent le sujet « islam » tel un os à ronger et les réactions sont pavloviennes.

Rappelons-le : il ne s’agit pas de « dérapages » mais bien d’un choix politique assumé par des élus ou figures politiques incapables de faire face à leurs responsabilités, à une crise (elle aussi volontairement maintenue) qui disloque le pays à tous les niveaux et broie les plus vulnérables.
Il s’agit aussi de la ligne éditoriale pensée et choisie sciemment par des médias détenus par une poignée de milliardaires ou par l’État, qui piègent leurs lecteurs, téléspectateurs, auditeurs depuis des décennies avec « l’islam ».

Alors pour finir, une question : en France, en 2019 et dans les années à venir, aura-t-on le droit de ne pas être islamophobe ?

Lire aussi : « De la difficulté de travailler sur l’islam »

Une du « Figaro magazine » d’octobre 1986. Copyright : Pierre Haski.

Illustration article : montage Julien Salingue/Acrimed. 

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