[Dé]cryptage

Yann Moix, et après ?

Yann Moix

[Dans cette affaire], il n’y a que de mauvais coups à prendre. Mais surtout pas à donner. Il ne s’agit pas de cela d’ailleurs, de frapper, du pugilat, de la surenchère stérile des réseaux sociaux. L’affaire Moix, puisqu’il s’agit de cela. Car les mots convoqués dans cette affaire sont de ceux qui tétanisent, « antisémitisme », « Shoah », « caricatures ». Des mots qui tuent physiquement et symboliquement.

D’abord situons les choses. D’où je parle. Car je parle d’un point de vue, qui ne prétend pas à la vérité mais à la subjectivité sincère et totale. Je ne crois pas à l’objectivité, en cela journaliste mécréante qui ne cède pas aux chimères ou ficelles faciles de son propre métier. Je crois en l’honnêteté.

Je parle aussi du point de vue de quelqu’un qui, si elle avait reçu un penny ou un kopeck à chaque fois qu’on avait tenu devant elle des propos antisémites, aurait été non pas riche (n’exagérons pas), mais aurait pu s’offrir les œuvres complètes de Céline. Dans la collection Pléiade, pas moins. Ces petites phrases semées, avec un petit coup d’œil entendu, le coup de coude parfois, la connivence supposée. Tout cela ne venait pas, ne vous en déplaise, de « certains » habitants de « certains quartiers ». Mais de Français bon teint, « certains » diraient bonne souche. Ceux qui supposent qu’en raison de mon patronyme qui fleure le mahométanisme et l’étendard vert, j’en étais moi aussi, forcément. De leur club, je veux dire. Que je comprenais le sous-entendu, cet ambigu sans équivoque. Mieux, que je le partageais. Oui, je le comprenais (j’ai lu Céline, vous dis-je). Mais non, je ne le partageais pas. Pire, je le jugeais doublement scandaleux et insultant. Double racisme. Double infamie, celle de l’antisémitisme et celle qui supposerait que j’avais en moi un prétendu atavisme judéophobe. Une erreur au regard de l’histoire de l’Europe très chrétienne et de son antisémitisme fondateur. Une hérésie au regard de la situation de juifs dans les pays arabes et musulmans.

Je parle aussi d’un point de vue où ce qui se passe en Israël/Palestine ne m’est pas indifférent. Pas parce que je serais tout autant « naturellement » pro-palestinienne et anti-israélienne. Je suis simplement pour le respect du droit international et constate que c’est moins le droit de l’Etat d’Israël à exister qui est mis en cause sur le terrain que le simple droit des Palestiniens à vivre.

Voilà posé le cadre qui peut valoir recadrage à ceux qui auraient la tentation du procès d’intention, d’ergoter et d’accuser. De disqualifier a priori.

Les états de Moix ?

Moix donc. De lui, je sais vaguement un physique brut, un visage taillé à la serpe mal affûtée, des pupilles toujours élargies qui lui donnent l’air d’un animal pris dans les phares. Un débit sans sommation de mitraillette aussi. Puis des rumeurs, de celles qui courent et qui ont réussi à parvenir à mon oreille pourtant peu réceptive au bruit parisien. De lui, je n’ai rien lu, pas une ligne. Pas l’envie.

De lui, j’avais aperçu quelques interventions télévisées, impressions désagréables d’assister à des snuff movies symboliques, mise à mort de jeunes auteurs, des femmes surtout. Je l’avais trouvé beaucoup moins combatif, presque craintif, devant des adversaires plus coriaces ou à la voix plus tonitruantes que le mince filet qui sortait de la gorge de ses victimes tétanisées par la large prunelle froide.

Moix toujours. J’ai essayé de regarder la séquence ob-scène de l’émission où il était venu solliciter le pardon, s’excuser. Cette même émission qui lui avait offert la possibilité de donner cours, sous couvert de critiques et polémiques littéraires, à son tropisme qui le fait faible aux forts et fort aux faibles. J’ai pu l’écouter sur Culture rééditer cet exercice de métanoïa, moins pénible à entendre qu’à regarder. Un homme à terre, même si cet homme en avait piétiné d’autres, n’est jamais une scène honorable. Seulement un spectacle qu’il est loisible ou pas de regarder. Alors la compassion, l’humilité, oui. L’humiliation, jamais.

Moix hélas. Les réactions ont été nombreuses, charivari des réseaux sociaux qui ont souligné tant de points de crispation, d’arêtes vives d’oppositions, de non-dits et de ouï-dire sur ces textes et dessins que tant savaient et taisaient visiblement. De Mennel à Mehdi Meklat, ont été soulignées les contradictions, voire le pharisianisme du milieu médiatico-intellectuel. Celui qui pardonne chez l’un ce qu’il s’était empressé de condamner pour d’autres. Yann Moix avait juste l’immense privilège d’être tout simplement « Yann ». Il échappait à la présomption visiblement irréfragable que quand on est et nait Mehdi ou Mennel, on est « naturellement » et irrémédiablement antisémites.

Moix, quoi encore ? Des paradoxes et des apories à foison. Il s’est d’abord défilé, puis défendu en dédoublement : « Ces caricatures sont antisémites, mais je ne suis pas antisémite » dira-t-il. Jésuitisme, restriction mentale ou distinction paulinienne de la lettre et de l’esprit, qui sait…Puis, toujours en dédoublement, il a chargé son frère, coupable d’avoir non seulement fourni ces dessins et écrits à la presse mais de frayer avec l’extrême-droite. Si ce n’est moi, c’est donc mon frère…Abel et Caïn, qui frappa l’autre, qui est le « salaud », qui tue symboliquement qui? Telles seraient les questions. Belle matière à psychanalyste.

Yann Moix s’est aussi défendu en faisant référence à son amitié avec Bernard Henri Lévy, en soulignant son admiration (qui n’en éprouve pas ?) pour le philosophe Lévinas, et ses études assidues du Talmud. Et in fine, sa défense d’Israël. Yann Moix emprunte donc un chemin inverse à celui de Drieu la Rochelle, passé lui du philosémitisme à l’antisémitisme. A cela, simplement opposer que le visage de l’Autre qui interdit le meurtre selon Lévinas est aussi celui du Palestinien. Celui qui, au nom de la force, a été fait apatride de fait sur sa propre terre. Le visage qu’on s’efforce précisément d’effacer.

Moix et ses avatars

Mais Yann Moix aurait-il vraiment changé que jamais il n’aurait eu de tels arguments. Aller jusqu’au bout du retournement qu’il dit avoir fait aurait supposé qu’il rejetât son tropisme fondateur : celui qui lui fait choisir le côté de ceux qu’il croit fort. Être du bon côté du manche, coûte que coûte, toujours. Aime-t-il les juifs ou la puissance qu’il leur suppose, dans un parfait stéréotype antisémite ? Entre la judéophilie et la judéophobie, un balancement malsain qui oscille entre haine du Juif pour sa prétendue puissance et amour du Juif pour l’exacte même raison. Entre peur et admiration. La dialectique du maître à circonvenir ou de l’esclave à contenir. Mépris de celui qu’il considère comme le fort tombé par sa haine contre génuflexion devant celui qu’il croit fort et qu’il élève devant lui.

N’est-ce pas lui qui a déclaré lors de sa confession cathodique choisir à l’école le plus faible et le frapper pour se sentir mieux (« J’essayais de frapper les plus faibles à l’école, je prenais le plus faible et je le frappais…»)? Son horreur de la faiblesse (la sienne au fond ?), de la victime (celle qu’il déclare avoir été), son culte de la force, explosent dans cet aveu étrange.

Tout autant qu’il se décèle dans l’antisémitisme qu’il abhorre désormais que dans le philosémitisme qu’il arbore à tout va. Son philosémitisme affiché peut être compris comme l’endroit acceptable de l’envers sombre exprimé par l’antisémitisme de ses écrits et dessins. Sous couvert d’abjurer publiquement son antisémitisme, il en épouse les stéréotypes les plus dangereux, les plus caricaturaux, les plus meurtriers aussi. Il l’abjure et pourtant il l’affirme dans le même mouvement, marranisme pervers et dévoyé qui fait entendre sous son philosémitisme publique la pulsation obstinée de l’antisémitisme.

Le jour où sa perception de ce qui est fort changera, qu’adviendra-t-il alors du philosémitisme de Yann Moix ? Les raisons de son philosémitisme (ou plutôt sionisme) sont les mêmes que son grand-père, s’il avait été collabo, aurait eu d’être antisémite. Celle d’une puissance supposée des Juifs, En 1967, ils étaient nombreux les pétainistes et reliquats du fascisme européen (de Lucien Rebatet ou Xavier Vallat) à défiler « pour » Israël. Observez désormais les « amis » de Benjamin Nétanyahou. Des chrétiens évangélistes certes sionistes mais tout autant férocement antisémites.

Constance et revirement

Son absolution, Yann Moix est allé la chercher auprès de Bernard-Henri Levy à qui il a rendu des hommages appuyés. Gênants d’obséquiosité. Et là encore, sous couvert de se dédouaner de tout antisémitisme, il en épouse les contours les plus caricaturaux, aveugle à ce paradoxe évident. Car pourquoi s’excuser auprès de Bernard-Henri Levy et pas seulement des victimes du génocide juif, celles-là même qu’il a offensées par ses dessins ? Pourquoi cette génuflexion cathodique, comme s’il s’inclinait devant un représentant officieux des juifs de France, un chef de tribu non nommé ? Là encore, Yann Moix ne s’incline pas devant les victimes, mais devant la seule force, supposée ou réelle, qu’il voit. La seule qu’il reconnaisse. Celle d’un homme situé, par ses différentes activités, aux points nodaux de la production intellectuelle en France, de la télévision aux maisons d’éditions (celle de Yann Moix en l’occurrence).

Cette absolution, il l’obtiendra effectivement grâce un article de Bernard-Henri Lévy. L’article censé siffler la fin de partie. Autrement dit l’article d’un homme qui avait été incapable de voir ou de reconnaître l’antisémitisme des fascistes ukrainiens qu’il a défendus, et qui étaient devenus par la magie du verbe béhachélien « combattants de la liberté ». Une absolution au détriment une fois encore de la vraie lutte contre l’antisémitisme.

Moix et puis quoi encore ? Yann Moix aime la littérature dit-il. Alors sans doute goûtera-t-il le fait qu’il me fait furieusement penser à un héros sartrien, celui de la nouvelle « L’enfance d’un chef ».  Lucien Fleurier, Yann Moix. Quelque chose entre eux. Dans cette nouvelle, Sartre trace le portrait du « salaud », du « petit chef », de « l’antisémite ».  Celui qui croit découvrir dans l’humiliation d’un camarade de lycée juif sa vocation de « chef », quand il oscillait jusqu’alors entre humiliation, sadisme et refoulements divers. L’anti-héros qui trouve dans ce qu’il croit être une « cause » plus grande que lui, l’antisémitisme, la résolution de ses tensions et contradictions. « Cause » qui doit lui apporter le respect et l’autorité, l’aplomb social qu’il cherche désespérément. Par l’antisémitisme qui « justifie » son sadisme et voile sa faiblesse, Fleurier se « justifie » dans le même mouvement. Cette « cause » l’autorise à devenir « chef », et lui offre le groupe solide, la virilité d’emprunt qui lui manquent.

Yann Moix a balancé entre antisémitisme et philosémitisme, tous deux acharnés. Dans ces deux « causes », lui aussi a trouvé l’aplomb social pour « justifier » ses pires penchants. Qu’il insulte la mémoire des victimes du génocide juif ou qu’il traque et croit débusquer, dans un empressement suspect, tout « antisémite », c’était au fond la même chose. Trouver une justification à ce qu’il « est », dépasser ses peurs, son statut de victime pour être enfin celui qui a la force. Celui qui dit le réel, le vrai, le juste, le fort. Au détriment des victimes, quelques qu’elles soient.

Que ce soit dans ses dessins haineux comme dans ses excuses larmoyantes, Yann Moix est resté dans la caricature : celle de l’antisémitisme le plus tenace. Qu’il ne s’en rende pas compte, cela est déjà grave. Mais qu’il obtienne un satisfecit de la doxa médiatique est incroyablement dangereux. Et révèle en creux, la tâche antisémite, matrice de tous les racismes en Europe. Tâche décidément tenace.

On songe alors que cette déclinaison – et non dualité – gémellaire antisémitisme/philosémitisme se retrouve dans le racisme anti-noir sous sa traduction bicéphale négrophilie/négrophobie telle que résumée par Fanon : « Celui qui adore les nègres est aussi “malade” que celui qui les exècre ». Le droit à l’in-différence est peut-être notre seule issue.

Illustration : Yann Moix, 21 mai 2011. Crédit : Talita1.

 

 

 

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