À LA UNE, [Dé]cryptage

Insécurité républicaine

 

[Au commencement] il y eut une sortie scolaire, « Ma République et moi », qui a fini par un enfant sanglotant dans les bras de sa mère. Cette mère de famille avait été prise à partie par un élu du RN. Gonflé des mots « République » et « laïcité », se drapant dans le linceul des 4 policiers assassinés à la Préfecture de Paris, cet élu était certain de son bon droit. Comme le sont tout autant les médias et politiques qui, depuis si longtemps, ressassent les mêmes débats. Ad libitum ou ad nauseam, c’est selon…

L’islamopathie, une maladie bien française ?

La question de l’islam semble être devenue une maladie bien française. Un pic fiévreux avec inflammation localisée des médias et éruption généralisée des politiques se hâtant à la petite phrase. Islamophobie, peur des musulmans, islamopathie peut-être aussi. Les mots se télescopent, tous insuffisants pour dire le réel. Car justement du « réel » il n’en est pas question dans ce débat. Surtout pas. Ce n’est pas l’islam du réel dont il est question mais de son double fantasmatique. Celui construit en vagues successives qui, avec la régularité d’un métronome obstiné, viennent s’échouer et noyer les réelles urgences. En matière d’Islam comme en matière de météo, il y a la température réelle, mesurable et objective. Et il y a le ressenti, subjectif, passé au tamis des expériences et du vécu de chacun. Le sociologue versus l’« expertologue ». Devinez qui est invité à s’exprimer sur les plateaux ?

Mais au fond qu’importe le mot : islamophobie, peur, haine, racisme, féminisme, insécurité, prosaïque et cru « c’est-nous-qu’on-fait-la-loi-chez-nous ». Qu’importe ces débats sémantiques pour la femme qui retrouve le soir l’arrière de son voile maculé de crachats, reçus sans qu’elle sans aperçoive. Que lui importe que soit trouvé enfin le bon mot pour dire le geste bien concret. Car à la fin c’est toujours ce dernier qui compte pour elle :  bras qui se lève menaçant, diatribe enflammée, sûre de sa certitude, bousculade volontaire ou mépris affiché.

Des mots traversent donc ces débats : phobie de l’Islam, « insécurité culturelle » ou peur du « grand remplacement ». Un vocabulaire emprunté au champ lexical du danger, réel ou supposé, que semble désormais constituer une religion, ou plutôt ses membres. Car Monsieur et Madame Islam n’existe pas. Qu’il soit permis alors à [Ehko] d’ajouter à toutes ces peurs, une autre, celle que vivent désormais les Français musulmans : l’insécurité républicaine. Chaque jour ou presque, placés au cœur de l’œil médiatique, les Français musulmans subissent le supplice des petites phrases acides. Une mise en accusation quasi quotidienne. Des débats qui les concernent, les cernent mais ne leur offrent pas la parole. Ces débats qui, au nom de la « République », leur dénient la légitimité de leur présence. République de plus en plus probatoire d’ailleurs et de moins en moins inclusive. Les Français musulmans, malgré leur diversité, sont tous passés au même tamis, au même biais théologique qui soumet leur comportement au même préjugé. Leur est faite alors injonction implicite de contredire ces préjugés, d’en apporter la preuve contraire, en procédé inquisitorial. La « République » devient alors un véritable lit de Procuste, où sommés de s’allonger, les musulmans subissent élongation ou raccourcis symboliques afin de correspondre aux mesures du lit de torture.

La République probatoire

On a pu gloser sur ces territoire dits « perdus » de la République. Terme trompeur qui semble induire que la République aurait été chassée de ces territoires et qu’elle devrait en opérer une Reconquista symbolique. Et laïque bien sûr. Or, travailleurs sociaux et élus de ces dits territoires parlent, quant à eux, d’un abandon de l’Etat. Abandon aisément mesurable à travers les crédits, lignes de budget et disparition des services publics. Plutôt que perdus, ces territoires sont littéralement désertés par la République. Sauf pour ce qui concerne peut-être son bras armé et policé, celui par lequel s’exerce la violence dite légitime. La Seine Saint Denis est moins perdue qu’à retrouver. Ce département apparaît comme un laboratoire de politiques publiques qui ne prennent plus leur responsabilité. Mais pour ce département considéré sous le seul prisme du « religieux » et du « culturel », on ne perçoit pas la paupérisation, l’insécurité sociale et républicaine qui s’y étendent. Sauf quand de-ci delà, une directrice d’école s’y suicide ou une principale de collège tente de mourir sur son lieu de travail. C’est aussi cela que le débat sur le voile « voile » et cache. Pas seulement les cheveux des femmes qui le portent, mais tout autant l’impéritie de l’Etat. Ce paradigme de la Seine Saint Denis s’étend, ce qu’au fond la crise des Gilets jaunes a dit. Ces territoires ne sont pas seulement en banlieue mais concernent aussi des territoires ruraux, abandonnés par un Etat en faillite. En attendant que cela se généralise.

L’Islam semble être devenu un signifiant non pas vide mais plein. Chargé du trop-plein de la société française, croulant sous ses failles et faillites. Se multiplient les stratégies d’évitement pour mieux charger la barque des seuls « musulmans » et vider la sienne dans le même mouvement. Des exemples ? Prenez la condition faite aux femmes. Faut-il égrener les chiffres ? Les femmes sont payées en moyenne 30 % de moins que leurs collègues masculins à compétence et diplômes égaux. A l’heure où cet article est écrit, depuis le début de l’année, 121 femmes sont mortes sous les coups de leurs conjoints. Pourtant que fut-il dit à la mère de famille apostrophée par l’élu ? Que son voile était symbole d’oppression et d’inégalité.

Quant au traitement médiatique du voile, tant de choses ont été dites. Le corps et l’esprit des femmes qui ont choisi de le porter ont été disséqués sans qu’il ne vienne à l’esprit des médias de leur poser directement la question de leur motivation. Bourdieu avait analysé que les ouvriers étaient, dans les médias, une classe objet. Celle dont on parle mais qui ne parle pas, qui n’est jamais invitée à s’exprimer, à se dire et à se définir. Les femmes qui portent le voile sont aussi « parlées » mais jamais parlantes. Elles sont les absentes-présentes des débats politiques et des plateaux de télévision. Encore une fois, le signifiant trop plein, absence-présence fantomatique. Elles en deviennent d’autant plus « inquiétantes » puisque jamais il ne leur est permis de s’incarner. Paradoxalement, c’est tout le dispositif médiatique et la parole politique qui réduisent ces femmes à leur seul voile et les transforme en cohorte homogène. Car ces femmes restent sans singularité de parcours et surtout sans humanisation, laquelle passe à travers une voix, un geste, un mot, un regard. Au fond, avec cette mère qui serrait son fils pour le consoler, c’est bien cette irruption de l’humain, du friable, de l’émotion qui a enfin eu lieu. Par son silence, mais simplement avec son corps de mère et son silence, cette femme a fissuré légèrement le mur granitique de peur et d’incompréhension construit depuis 30 ans. Iconographique déjà, cette femme enserrant son fils prit l’allure d’une Piéta.

Ce signifiant « Islam » menace de déborder tant il est surchargé de sens, de tout ce que la société évite de voir en elle. Même ceux qui discutent sur les plateaux de « l’Islam » semblent y mettre trop d’eux-mêmes pour que cela ne semble pas à l’évidence suspect. Ainsi, un tel qui rejoue en ampleur médiatique l’Algérie française, l’exode des pieds noirs, l’amertume qui a suivi. Une telle aussi, qui importe en France la grille de lecture de son pays d’origine, pays à majorité musulmane et où l’Islam est religion officielle (étonnamment personne n’a l’idée de lui opposer cet argument de bon sens qui veut que ce n’est pas le cas en France). Tel autre enfin qui excipe de la guerre civile qui ravagea son pays pour mieux imposer une vision apocalyptique d’une réalité française qu’il ignore à l’évidence. On joue à se faire peur, pour de faux, pour le simulacre médiatique, le spectacle. Jusqu’à ce que ces débats s’invitent dans l’espace public réel, celui de la rue. Puis dans l’espace public symbolique, celui de la loi. La boucle sera alors bouclée.  Court répit. Jusqu’à la prochaine fois.

Le corps du musulman et le corps de la Nation

En cela, le corps musulman est traité en intrus dans le corps national. Pourtant il y a longtemps que la greffe a pris, mesurée en cela par les mariages exogamiques, les indices de sécularisation, l’émergence d’une classe moyenne solide ou des indices simples comme l’inhumation sur le sol français. Etrangement, c’est précisément quand la fameuse « intégration » est indéniable et observable à l’œil nu qu’est fait le procès de non-intégration. Comme si la visibilité du corps musulman était vécue comme un scandale ou une menace en soi. Et plus encore, comme si la simple prétention à vivre en France en respect des droits et dignité, démarche hautement républicaine pourtant, était perçue comme une insupportable « provocation », une « agressivité » et une « arrogance ». Trois mots qui reviennent d’ailleurs souvent dans la bouche de ceux qui fustigent ces femmes qui portent le voile. Même la mère consolant son fils a pu être accusée à mots couverts d’avoir, par sa seule présence, « provoqué » l’assemblée puis d’avoir été arrogante. Car oui, pour certains, son silence a été perçu comme arrogant.

Au-delà du corpus musulman, c’est encore le corps du musulman qui est questionné. Corps sommé de disparaître pour les hommes. Corps sommé de paraître pour les femmes. Corps jugé dangereux pour l’un, corps jugé disponible pour l’autre. Un corps à domestiquer pour les deux sexes. Or que font ces corps ? Chacun affirme son droit de paraître dans l’espace public selon les modalités de vie qui lui conviennent. Ces corps sont traités en exceptionnalité d’abord dans l’espace public. Les hommes ont à en subir le traitement douloureux, la forme la plus « bénigne » étant le contrôle d’identité. Ecoutez ce que disent les mots, ils parlent : c’est bien la correspondance de l’identité de l’homme à l’identité nationale, à la représentation sociale, qui est ainsi interrogée, soumise à la question par le contrôle policier.  Palpé, menotté, collé contre un mur, ce corps d’exception peut aussi être tué. Il devient alors un homo sacer, l’homme qui peut être mis à mort sans conséquence juridique, selon les travaux du philosophe Giorgio Agamben. Avec les débats et lois sur le voile, ce fut au tour du corps de la femme musulmane d’être « tenu » pour suspect à travers précisément sa tenue. Tenir pour domestiquer. Un corps qui par sa seule présence bouscule lui aussi, à l’instar du corps masculin, la représentation sociale. Celle que le corps national se fait d’un corps acceptable.

Ces corps sont les premiers marqueurs de l’extranéité dont il semble, de façon indélébile, porteurs. Voyez l’inventaire à la « pervers » établi par Christophe Castaner ou encore par l’Université de Cergy. Ces dits signaux « faibles » qui parlent de callosité sur le front, amaigrissement, refus de boire ceci, de manger cela, barbe, voile…Des marqueurs qui concernent l’intimité la plus intime pourtant, le corps. Chasse républicaine aux sorcières. Sauf qu’on ne traque pas le pied bot, la marque de naissance, le signe entre les deux yeux (le signe de Caïn ?), la maîtrise d’une langue étrangère qui étaient- autres temps, autres mœurs-, le signe indéniable de la présence du Malin dans le corps du supplicié. Désormais on traque la religiosité sur le corps des musulmans.

Cette logique du corps d’exception revêt désormais des attributs légaux, à coup de régime juridique d’exception, d’un droit pénal parallèle dérogeant au droit commun. Car comment comprendre la loi sur le voile, l’état d’urgence aussi tel qu’il a été appliqué ?

Toute une tradition politique et juridique qui a fait du corps le premier espace de liberté est ainsi nié. L’habeas corpus (« sois maître de ton corps »), socle juridique des droits et libertés, est simplement contredit. Plus encore, c’est la loi de 1905 qui risque d’en pâtir car à qui reviendra le droit de juger du degré de religiosité acceptable ou pas dans l’espace public tout autant que privé, sinon à l’Etat ? Extension du domaine de l’intrusion religieuse étatique sous prétexte de laïcité. Or si celle-ci a pour but d’empêcher la religion de se mêler de politique, tout autant elle doit empêcher l’Etat de se mêler de religion. On aura connu paradoxe moins absurde.

 

 

 

Illustration: Tombe d’Augustin Moreau-Vauthier, Père Lachaise, Paris. Copyright: Pierre-Yves Beaudoin, 3 mars 2017.

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