[Report]age

Le Caire-Paris, d’une révolution à l’autre

La révolution égyptienne a pu être analysée en comparaison avec la Révolution française. Et si le mouvement des « Gilets jaunes » ressemblait à celui porté par des millions d’Egyptiens et Egyptiennes, aboutissant au départ d’un indéboulonnable président et de son successeur ?

[Une détonation] au loin. Des personnes réunies, en groupe, derrière une barricade de fortune dans le centre-ville de la capitale pour se protéger des forces de l’ordre. Un feu. Une insupportable odeur de gaz lacrymogène. Cette scène qui se déroule à Paris en cette fin d’année 2018 renvoie immédiatement à celle observée et vécue au Caire, à l’automne 2011. La France n’est pas l’Egypte, l’Egypte n’est pas la France. Et pourtant, en suivant l’actualité et le déploiement du mouvement des « Gilets jaunes » qui s’impose depuis près de deux mois, les similitudes frappent.

« Quand un tel mouvement émergera-t-il en France ? »

Quand une mesure a rendu obligatoire la possession d’un gilet jaune dans chaque véhicule il y a 10 ans, personne ne devait imaginer qu’un jour il deviendrait le symbole d’un mouvement d’opposition. Un mouvement venu de loin, expression du profond ras-le-bol de celles et ceux qui ne sont ni écoutés, ni entendus et encore moins pris au sérieux.

Au Caire, en 2012, en pleine révolution, la question traversait l’esprit « Quand un tel mouvement émergera-t-il en France ? » Il suffisait d’ouvrir les yeux pour voir que seuls les privilégiés pouvaient penser que la situation perdurerait ainsi. La précarité rongeait de plus en plus de familles, la pauvreté brisait de plus en plus de vies – les rapports annuels d’associations sont là pour confirmer ces constats. Ce qui est encore insupportable pour les Egyptiens l’est aussi pour les habitants de « la septième puissance économique mondiale ». La France n’est pas l’Egypte et l’Egypte n’est pas la France. Les systèmes politiques, le contexte, les conditions de vie, tout est différent. Pourtant, les demandes ne sont pas si éloignées. « Pain, liberté, dignité » : ces trois demandes résonnaient (voire raisonnaient) en Egypte en 2010. Huit ans plus tard, des attentes similaires sont exprimées en France. Les revendications fusent, à la fois simples, basiques et multiples. Parce que c’en était trop. En quelques semaines, des paroles trop longtemps étouffées se sont imposées auprès de celles et ceux qui refusaient de les entendre. Entraînant la panique du côté du gouvernement et des milieux politiques, économiques et médiatiques qui ont porté au pouvoir Emmanuel Macron et soutenu sa politique en demandant toujours davantage d’efforts aux plus fragiles qui ne pouvaient plus en faire. Surtout quand les privilégiés étaient épargnés. Ainsi, le point de non-retour a été atteint.

Les « Gilets jaunes » rencontrés pour [Ehko] à Paris exigent un changement. Un vrai. Pas celui érigé en slogan lors de la précédente mandature durant laquelle l’actuel président était ministre de l’Economie, portant de fait une incontestable responsabilité dans la situation actuelle. Début décembre, près des Champs-Elysées, une femme blonde, la soixantaine, brushing et maquillage impeccables couvrant ses épaules du drapeau français quitte la manifestation avec son père, âgé, ayant du mal à se déplacer. Elle a voté « Hollande puis Dupont-Aignan ». Lui « Marine Le Pen ». Les deux déplorent que « Macron les déteste ». C’est la première fois qu’ils manifestent. Plus loin, un groupe d’hommes vêtus de noir dont certains se revendiquent « d’extrême gauche » stagne sur un terre-plein, près de la Seine. Ils rejettent tout de la politique macronienne et veulent « la fin de ce système ». Idem pour 4 jeunes collègues venus de Clermont-Ferrand « pour être à Paris avec les autres [Gilets jaunes] ». Ils ont un travail, « à la Banque de France », mais ne supportent plus les conditions de vie précaires, les bas salaires, pour eux et les autres. Thomas L. promet de revenir « casser ». « J’étais contre avant ». Pourquoi ce changement ? « On nous a confisqué nos sérums phy[siologiques], nos masques et même des citrons en promettant de ne pas nous gazer mais ils l’ont fait juste après », dénonce Michaël J. Leurs yeux sont rouges et leur visage traduisent le choc voire la trahison ressentis par ceux confrontés aux violences de la police pour la première fois. Pourquoi manifestent-ils ? « On veut la chute de ce système. Un changement de politique, un changement des médias ». « Le peuple veut la chute du régime » était l’un des slogans les plus scandés en Egypte. Les Gilets jaunes veulent « dégager Macron » mais pas seulement. Tous les interviewés disent comprendre que si lui part, il faut un changement radical. La demande « d’une Assemblée constituante » revient. Un immense drapeau jaune avec en noir les lettres « R.I.C » (référendum d’initiative citoyenne) est brandi sur les Champs-Elysées, alors que l’atmosphère est irrespirable. L’effet des gaz lacrymogènes utilisés ici est plus fort qu’au Caire…

Comme en Egypte, le discours des manifestants rencontrés est construit, cohérent ; les propos, argumentés. Et le président détesté. Le mépris dont Emmanuel Macron a fait part lui est renvoyé. Comme avant lui, à Hosni Moubarak ou Mohamed Morsi. Sur les plateaux de télévision, les radios, les rédactions de journaux, ceux qui ont fait élire « Jupiter » avant de commencer à le lâcher il y a quelques mois, découvrent de nouveaux visages. Des visages qu’ils ne (re)connaissent pas. Des personnes qui n’ont jamais fait de politique. Comme en Egypte. Ces visages et corps abîmés, meurtris, qui sont habituellement donnés en spectacle dans des émissions de télé-réalité avilissantes servant à rassurer les Parisiens et autres avantagés qui ne sont « pas comme ces gens-là ». Ils émergent désormais sur les plateaux télé et dans les rues du « triangle d’or». Une femme Gilet jaune ne peut retenir son émotion et son émerveillement en arrivant sur l’avenue Georges V, devant les boutiques de luxe décorées pour Noël. Ces boutiques barricadées pour l’occasion, recouvertes de slogan par les manifestants, dans lesquelles elle ne pourrait jamais se rendre. De leur côté, dépassés, des présentateurs, journalistes et éditorialistes du service dit public et des chaînes privées relaient la parole gouvernementale.

Comme en Egypte, la circulation des transports publics est limitée, rendant l’accès aux manifestations impossible dans certains cas ; la limitation du droit de manifester est envisagée par les institutions ; des blindés sont déployés dans la capitale ; les violences policières se multiplient (dans la continuité des abus liés à l’état d’urgence) ; Amnesty international dénonce « des dérives » ; des manifestants perdent un œil ; les incarcérations atteignent un record pour un mouvement social – il faut faire « des exemples » ; la responsabilité des Frères musulmans est pointée ; des symboles forts sont attaqués, y compris des bâtiments représentant l’État ; la ministre de la Justice annonce des arrestations préventives ; une autre des mesures censurant des usages des réseaux sociaux ; des figures de l’opposition sont arrêtées ou menacées ; un président qui, appuyé par le système médiatique et politique s’est trouvé dans la position de « moi ou le chaos » avant d’être élu (avec une faible participation) et soutenu « parce qu’il fallait faire barrage au Front national » promet que « Justice sera faite » ; une ministre très active et envoyée au front face aux Gilets jaunes évoque l’intervention possible « des puissances étrangères » ; des médias ignorant la violence des politiques mises en place surinvestissent chaque réponse des opposants ; une effervescence médiatique et politique ; des blessés et des morts ; des chaînes d’infos passent les images de manifestations en boucle, les couvrant et alimentant à la fois ; un nombre de morts attendu est annoncé ; on parle des « Blacks blocs » de « l’extrême gauche » ; la menace « des risques de débordements » est brandie par le gouvernement et leurs relais médiatiques pour justement en susciter ; des éditorialistes et politiques qui n’ont pas pour habitude de s’émouvoir du racisme se mettent à le dénoncer ; une capitale atteinte quand les mobilisations en région dans un cas et dans les départements d’Outre-mer dans l’autre sont ignorées ; des changements de lois sont envisagés ; des journalistes et éditorialistes reprochent à des manifestants de manquer de clarté dans leur demande (pourtant clairement expliquée) et refusent d’entendre parler d’une alternative politique ; des promesses de mesures parfois comme de simples pis-aller ; un groupe minorisé – les habitants « des banlieues », les juifs dans un cas, les coptes dans l’autre – est instrumentalisé pour faire taire les revendications… Tout cela, et bien plus encore, sur fond de lutte de pouvoirs avec la police et l’armée institution qui, dans les deux pays, a déjà par le passé pris le pouvoir par un coup d’Etat. La liste est loin d’être exhaustive mais voilà quelques exemples de ressemblances saisissantes que l’on peut remarquer quand on connaît bien les contextes français et égyptiens.

De fragiles acquis

La relation entre la France et l’Egypte est d’ailleurs très forte depuis le coup d’État de 2013. Le niveau de répression y est « pire que sous Moubarak » pour citer (encore et toujours) des ONG locales et internationales. Les successifs gouvernements français ont soutenu Moubarak puis avec plus de réserve Morsi et surtout Abdel Fattah Al-Sissi. Sissi est présenté comme « un rempart contre le terrorisme » – d’ailleurs l’argument de la « menace terroriste » est brandi des deux côtés de la Méditerranée pour stopper les manifestants – alors que le nombre d’attentats frappant l’Egypte prouve le contraire. Mais surtout, il est l’allié idéal des milieux économiques égyptiens et français. Son accueil au Medef en 2014 le confirmait. Télescopage : la police française au coeur de Paris aspergeait de gaz lacrymogènes un groupe d’opposants « au dictateur » ce qui fit dire à une Franco-Egyptienne venue avec son bébé « Je m’attendais à ça en Egypte, pas en France »…

En 2013, l’Institut français du Caire avait organisé une conférence sur la révolution égyptienne, étudiée à la lumière de la Révolution française. Le parallèle était souvent fait par des chercheurs ou journalistes. L’un des intervenants avait balayé la comparaison, par lassitude de voir ce modèle français érigé sans recul. Peu importe la société et le pays concernés, les acquis démocratiques demeurent toujours fragiles. Il suffit parfois d’un élément déclencheur fort. Prenez par exemple un événement bouleversant, comme la vague d’attentat que les Français ont subie en 2015, pour commencer à faire doucement mais sûrement sombrer un pays dans un engrenage. Celui de la perte des droits fondamentaux. La bascule ne s’opère pas brusquement, c’est ce qui rend le processus pernicieux. Un gouvernement qui se présente comme étant ni de droite, ni de gauche, appliquant une politique traditionnellement de droite ; un groupe minorisé, ici les musulmans, et vous aurez les ingrédients pour une lente mais certaine atteinte aux droits les plus élémentaires. Dans ce contexte ultra-sécuritaire, le gouvernement et la grande majorité des médias se concentrent sur « le terrorisme » et balaient les questions sociales. Pas de place pour les personnes en situation de précarité, quelle que soit la forme de cette précarité. Et impossible ne serait-ce que d’envisager d’interroger le système capitaliste. Pourtant la colère gronde. Encore une fois, en 2012 déjà, lors d’un long séjour au Caire, une interrogation s’imposait « Quand une révolution éclatera-t-elle en France » ? Parce qu’il suffisait de s’intéresser aux moins favorisés pour comprendre que la situation n’était plus tenable. C’est dans ce contexte que le mouvement des « Gilets jaunes » a explosé. C’est dans cette situation que se trouve actuellement la France. Un moment de basculement qui pourrait tout faire imploser et exploser. « S’ils veulent un responsable, il est devant vous. Qu’ils viennent le chercher », lâchait fin juillet 2018 Emmanuel Macron devant les députés de sa majorité. « Ils » indiquent désormais sans peur avoir répondu à l’invitation. Ni le froid, ni la « trêve des confiseurs » ne les ont arrêtés. Tout s’emmêle, mais un slogan, « Macron démission », fédère. Sauf que cela a été observé en Egypte : au-delà de la détestation de Moubarak, les milliers de manifestants qui ont obtenu son départ avaient peu d’autre chose en commun que cette haine et cette revendication. Le mouvement des Gilets jaunes n’est pas homogène. Ceux qui s’en revendiquent ne sont pas du même bord politique. Alors le spectre d’une division et de ses conséquences plane. Le 14 décembre, Emmanuel Macron déclarait : « Aucun pays n’avance s’il n’entend pas la colère légitime de nos peuples ». Celui qui avait débuté son investiture en chef de guerre des « théâtres » extérieurs sur les Champs-Elysées, n’imaginait sans doute pas qu’il mènerait bataille ici-même. Et contre sa propre population.

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