[Report]age

Les « Gilets jaunes » vus d’Algérie

[Nouvelles manifestations] des « Gilets jaunes » aujourd’hui en France. Le mouvement s’amplifie, la répression aussi. [Ehko] a recueilli à Paris l’avis de 2 Algériens, l’un y vivant, l’autre étant de passage. L’occasion de confronter cette crise aux regards d’Algériens et aux mouvements similaires qu’a connus le pays.

En ce très froid samedi après-midi d’hiver, la circulation d’un nombre impressionnant de lignes de métro, RER et bus est suspendue, pour rendre l’accès aux Champs-Elysées et alentours impossible. Les manifestations ne sont pas interdites, mais le gouvernement complique toute participation. Les abords de la Seine sont quasiment vides sur plusieurs kilomètres. Habituellement, les touristes se bousculent en contrebas du Trocadéro. Seuls quelques uns sont présents aujourd’hui. Parmi eux, Ahmed L.1. Le trentenaire, très « fashion », cherche la bonne pose, face à son oncle qui tente de saisir cet instant. Sa tenue dénote de celle des « Gilets jaunes » croisés jusqu’ici, mais pas son propos.

« Tout le monde galère »

Ahmed L. profite de son premier jour de vacances. Il est à Paris « pour la cinquième fois ». Son oncle y vit. Cet « éditeur de presse » a été « obligé de marcher » faute de transports mais « marcher fait du bien ». Son oncle Toufik L. ajoute ironiquement « pour les photos et les touristes, c’est très bien, car il n’y a pas beaucoup de monde. On a pu faire des photos qu’on n’aurait pas pu prendre habituellement ». Les deux suivent « à distance » le mouvement social en cours. Ahmed L. est « avec les Gilets jaunes, par rapport aux impôts, au mode de vie… Je suis contre la politique du nouveau président Macron parce qu’apparemment il est toujours avec les riches et pas avec les pauvres. Il a supprimé l’impôt des riches ». Toufik L. partage cet avis : « Ils ont raison de manifester vu que ça galère un peu partout. Tout le monde galère, même les riches, ils ne peuvent plus faire d’investissements, ce n’est plus rentable et pour les gens normaux, moyens, la vie est devenue très dure. La classe moyenne est en train de disparaître, elle est devenue pratiquement pauvre ! » L’oncle se présente comme « travaillant dans le domaine de la finance », en Algérie d’abord puis en France.

Un tel mouvement serait-il possible en Algérie, où une élection présidentielle devrait se tenir en avril prochain ? Les deux hommes qui hésitaient déjà à répondre aux premières questions ont encore plus de mal à s’exprimer. « Il faut complètement tourner la page que l’Algérie a connue depuis l’indépendance », indique Toufik L., avec assurance et à la fois crainte de commenter ce sujet. « Toutes les politiques employées en Algérie sont inadaptées. » Son neveu surenchérit : « Le problème en Algérie est qu’on n’a pas de bons gestionnaires. On a de bons politiciens mais c’est la mafia. On veut un changement de politique, parce qu’on veut une amélioration de l’économie. Il faut changer le gouvernement », avance-t-il en faisant de grands gestes appuyant sa volonté de changement. Avec des « Gilets jaunes » ? « Des Gilets noirs », lâche avec amertume et ironie le trentenaire. « On va être plus durs que les Gilets jaunes », prévient-il dans un rire qui a du mal à masquer sa lassitude. « Je dis ça en riant mais on veut vraiment changer tout le gouvernement. On a des gens compétents mais on les empêche d’accéder au pouvoir ». Ils n’en diront pas plus. Mais en Algérie, on suit le mouvement et s’interroge.

Les « Gilets jaunes » vus d’Algérie

Plusieurs sites algériens, indiquant citer le journal El Khabar, expliquent qu’une ou plusieurs manifestations de « Gilets jaunes » aurai[en]t été empêchée[s] en Algérie. L’ancien ministre du Commerce et docteur en économie Smaïl Goumeziane propose une analyse globale dans le journal El Watan : « Gilets jaunes et régulation économique ». Il écrit « Au-delà des revendications immédiates, disparates et parfois contradictoires qu’il exprime, le mouvement des ’’gilets jaunes’’ est le signe le plus récent d’un mal profond qui touche l’ensemble des sociétés depuis l’avènement, puis la domination, de la mondialisation au cours des trente dernières années. Un mouvement qui, à bien des égards, est le ‘’petit frère’’ des mouvements sociaux de type ‘’émeutier’’ en vogue dans bien des pays pauvres, ou encore des ‘’printemps arabes’’ qui ont fleuri, il y a quelques années, au sud de la Méditerranée. Car la misère, les questions de dignité et le déficit démocratique n’ont pas de frontières. Ils sont, eux aussi, mondialisés. » Il propose dans cet article « un retour sur l’évolution économique et politique mondiale de ces trente dernières années » pour « comprendre » et commente « sous la pression de la nouvelle aristocratie mondiale, les Etats se transforment en véritables agents des transnationales et des marchés financiers vers lesquels ils redistribuent la richesse ‘’du bas vers le haut’’, des pays du Sud et de l’Est vers les pays du Nord. Partout, la régulation publique, ou ce qu’il en reste, tend à devenir, sous le prétexte de la compétitivité, la sous-traitante de la régulation par le marché. » L’économiste inscrit ainsi cette crise française dans une crise mondiale qui a en premier lieu frappé les pays « du Sud » au profit des pays « du Nord » et leurs habitants, souvent inconscients du bénéfice qu’ils tiraient de ce système prédateur, sur le dos de populations paupérisées d’autres pays dont les ressources naturelles ou humaines sont exploitées voire pillées.

Dans un article de la rubrique économique, « Face à la pression fiscale, des Algériens portent le gilet jaune depuis plusieurs décennies », El Kadi Ihsane se demande « L’Etat algérien peut-il subir dans un proche avenir une insurrection de ses citoyens contre l’injustice fiscale ? C’est bien sûr la question qui s’insinue à l’esprit lorsqu’on observe le mouvement des Gilets Jaunes, qui, en un mois, a changé le climat politique en France. » Et répond : « non », expliquant « […] l’Algérie est l’inverse d’un paradis fiscal. Encore en 2015, le pays détenait la distinction d’être le pays au taux d’imposition le plus fort en Afrique. Bien sûr, il faut toujours mettre en face de ces taux le niveau des prestations sociales que l’Etat assure en retour […]. Sur ce plan, l’Algérie se situe plutôt en haut de l’échelle continentale. En témoigne un Indicateur de développement humain (IDH), le second le plus élevé d’Afrique et le 85e mondial. […] La fiscalité pétrolière permet cette performance. » Sauf que la manne pétrolière peut se tarir et que la crise autour du prix du baril de pétrole pèse encore et toujours…

« Des Algériens portent le gilet jaune depuis plusieurs décennies»

Et si les Algériens avaient déjà fait leur révolution, leur « printemps » ? C’est en tous cas ce que répondent celles et ceux que nous avons interrogés. Le mouvement des « Gilets jaunes » peut en effet faire écho aux manifestations et mouvements d’octobre 1988, amorcées par des révoltes en Kabylie dès 1980 qui se sont par la suite répandues. Dans son livre paru en 2012 La démocratie en Algérie. Réforme ou révolution ?2 le journaliste algérien Hocine Bellaoufi rappelle qu’en Algérie, « S’appuyant sur la contre-révolution libérale menée par le capital international (Thatcher, Reagan…), les classes dominantes vont lancer une offensive contre les masses populaires […] et s’attaquer aux acquis sociaux ». Et ajoute qu’« à compter de 1980 émerge un véritable mouvement démocratique de masse qui exprime l’aspiration de larges secteurs de la petite bourgeoisie à plus de liberté, à la préservation d’un statut social menacé par la crise du capitalisme d’État et à la participation à la vie politique et à la gestion de l’État ». La particularité de ces mouvements sociaux ? Entre autres, « aucune grande ville ne sera épargnée. » Ainsi, « la décennie quatre-vingt est marquée par la généralisation des révoltes et explosions populaires […] des salariés en grève, lycéens, chômeurs et [mal-logés] », détaille le journaliste. La réponse sera « la répression ». Comme en France.

« Emeutes au coeur de Paris », « Des milliers de policiers déployés pour stopper la manifestation », « Les ‘’Gilets jaunes’’ le font fléchir : Macron décrète un ‘’état d’urgence social et économique’’ », le journal El Watan suit de près cette « période troublée » et consacre son dernier article sur le sujet aux violences policières : « La mort de Zineb Redouane oubliée par le président Macron ». W.Mebarek écrit le 5 février : « Depuis Le Caire, le président Emmanuel Macron a estimé que  »si onze personnes ont perdu la vie lors des manifestations des « gilets jaunes » en France, aucune n’avait été victime des forces de l’ordre ». Il a ajouté, au cours d’une conférence de presse avec son homologue Abdel Fattah al-Sissi :  »Je note qu’ils ont bien souvent perdu la vie en raison de la bêtise humaine, mais qu’aucun d’entre eux n’a été la victime des forces de l’ordre. » Ce n’est pas tout à fait exact, puisque Zineb Redouane, une Algérienne de 80 ans, a été la victime collatérale des manifestations à Marseille début décembre. » Le journal rappelle les circonstances de son décès : « elle était chez elle, au quatrième étage, dans une rue à l’angle de la Canebière.  »C’est une grenade lacrymogène qui l’a touchée au visage », écrivions-nous dans les colonnes d’El Watan.  »Selon les témoignages, la dame, décédée à l’hôpital où elle avait été transportée, avait reçu en plein visage un projectile tiré par les CRS. Ebranlée dans le calme de son logement par le bruit à l’extérieur, elle avait voulu se confiner en fermant fenêtres et volets. Zineb Redouane, atteinte par une bombe (ou grenade) lacrymogène, n’a pas survécu au « choc opératoire » selon le procureur de la République. Une enquête avait d’ailleurs été ouverte pour éclaircir les raisons de ce drame. »
Ce décès a une résonnance particulière : ces violences de la police à l’encontre des « Gilets jaunes » rappellent celles qui causent depuis des décennies des blessés et des morts « Noirs et Arabes » de quartiers populaires, avec des méthodes de répression justement pensées, testées et appliqués en Algérie par la France durant la période coloniale. L’Algérie demandera-t-elle des comptes à la France pour le décès de Zineb Redouane ?3

Lire aussi : La France n’en finit pas de découvrir les violences policières

Pour le militant de gauche et auteur algérien Sofiane Baroudi, « la répression policière en France, qui n’a jamais cessé en réalité, montre dernièrement l’ampleur de l’illusion democratique néoliberale au service des élites et au détriment des travailleurs consacré par le césarisme de l’Union européenne par la tyrannie du marché « libre »», indique-t-il à [Ehko]. Pour lui, « la crise du système capitaliste mondial de 2008 a ouvert le champs a une montée des idées réactionnaires soutenue en Europe et aux Etats-Unis par ceux qui, pour ne pas perdre leurs privilèges, optent pour la guerre contre les peuples au Sud et la répression contre les classes populaires.»

Déjà interrogé au printemps 2017 sur les mouvements sociaux de ces dernières décennies en France et en Algérie et la possibilité d’un éventuel sursaut en France, il établissait d’une part un lien de causalité entre la guerre de libération algérienne contre la France et Mai 68 et d’autre part pressentait de nouveaux mouvements. Dans un article pour le site Libre Algérie consacré aux revendications d’octobre 1988 trente ans après, il concluait « La seule alternative pour stopper les offensives contre les acquis du mouvement démocratique et social depuis l’indépendance en passant par Octobre 88, le printemps noir et les grandes mobilisations de 2011-2012 est la lutte unitaire sur le terrain de la justice sociale et de la démocratie. » Ces allers-retours entre des pays qui ont leur propre histoire, leur propre contexte et situation de crise permettent d’inscrire les luttes nationales dans un cadre plus large et de rappeler qu’à travers le monde, les aspirations populaires sont les mêmes : dignité, libertés, justice sociale.

1 Les noms ne sont pas communiqués, à la demande des interviewés, pour préserver leur anonymat.

2 Editions Apic et Lazhari Labter, Alger, 2012.

3 Emmanuel Macron a effectué sa première visite d’État en tant que président en Algérie le 6 décembre 2017. De son côté, Abdelaziz Bouteflika devrait être de nouveau candidat à l’élection présidentielle. Le site TSA-Algérie indique avoir interviewé l’ambassadeur français en Algérie Xavier Driencourt «J’ai cru comprendre que depuis deux mois, il y a pas mal d’actualité [manifestations des Gilets jaunes] qui ont fait que le président de la République, qui effectivement envisageait de venir en visite d’État en Algérie, ait annulé plusieurs déplacements à l’étranger. Il est quelque peu retenu en France. Il a d’autres préoccupations ». Toujours selon TSA, le Premier ministre Édouard Philippe aurait annulé une visite en Algérie pour la même raison.

Illustration : Gilet jaune dans une manifestation, crédit inconnu.

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Journaliste et co-fondatrice du média Ehko.info.

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