[Inter]view

Omar Benderra : « Le pouvoir algérien est aux abois »

Depuis le 22 février dernier, l’Algérie connaît une mobilisation populaire continue contre un éventuel cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika. Ce dernier a finalement renoncé lundi 11 mars à se présenter une nouvelle fois à la tête du pays. Il a également reporté sine die l’élection présidentielle du 18 avril. Mais il reste au pouvoir et prolonge de facto le mandat actuel. Ce président, âgé de 82 ans et au pouvoir depuis 1999, a également nommé un nouveau Premier ministre après la démission d’Ahmed Ouyahia, qui occupait jusqu’à ce 11 mars le poste.
Omar Benderra est économiste. Ancien président de la Banque publique algérienne, il a été chargé de la renégociation de la dette extérieure du pays durant la période de l’ouverture démocratique sous le gouvernement de Mouloud Hamrouche (1989-1991). Consultant indépendant, il est membre de Algeria-Watch, association de défense des droits humains en Algérie. Pour [Ehko], il analyse la portée de ces décisions, dans ce qu’elles disent explicitement et ce qu’elles taisent implicitement. Et inversement.

Que penser de la déclaration d’Abdelaziz Bouteflika de ce 11 mars ?

[C’est une manœuvre grossière], dans la forme comme dans le fond. La lettre est écrite dans un style bureaucratique, inimitable, entre langue de bois et circonvolutions confuses. Sur un plan plus substantiel, de quoi est-il question ? Sous un habillage verbal très conciliant, il s’agit de faire passer un message clair : la transition politique ne peut être le fait que du régime lui-même. Elle sera pilotée, encadrée et dirigée par le régime. Le second message est que la Constitution n’existe plus puisqu’il est annoncé de façon totalement régalienne la suppression des élections du 18 avril. De façon autoritaire, le président, qui se trouve dans un état que je qualifierais en évidente litote de peu propice à la prise de décision efficace, annonce rester en fonction bien au-delà de son mandat actuel. Il s’agit là d’une reformulation directement anticonstitutionnelle de sa précédente offre du 3 mars dernier, dans laquelle il annonçait se représenter pour un cinquième mandat qu’il abrégerait. Le temps selon lui de mettre en œuvre des réformes qu’il n’aurait absolument pas eu le temps en 20 ans de pouvoir de mener à bien…

A qui ce message est-il adressé ? A la société algérienne, à la France, à d’autres pays ?

Il est adressé à la société algérienne. Il n’est pas adressé à la France car je pense que des conseillers politiques des principaux partenaires, français ou autres, ont certainement été consultés avant la publication de ce courrier. Ce caractère néocolonial du régime algérien est entièrement confirmé par la nature même du soutien qu’il a reçu par la France immédiatement après la publication de cette lettre. C’est là un fait politique objectif qui se déduit de la réaction de soutien du ministre des Affaires étrangères et de celle du président Macron, apporté après la publication de la déclaration de cette étrange missive du président algérien. Or les autorités françaises étaient restées très silencieuses depuis le 22 février.

Ces annonces du 11 mars peuvent-elles être qualifiées de coup de force institutionnel ou coup d’Etat constitutionnel ?

Oui. Tout viol de la Constitution, tout non respect des prescriptions institutionnelles sont un coup de force. C’est là encore une réalité objective et juridiquement qualifiable.

Comment comprendre cet extrait de la déclaration : « Il n’y aura pas de cinquième mandat et il n’en a jamais été question pour moi, mon état de santé et mon âge ne m’assignant comme ultime devoir envers le peuple algérien que la contribution à l’assise des fondations d’une nouvelle République » ? Pourquoi cette cinquième candidature et pourquoi ce certificat médical attestant de la capacité du président algérien ?

Ces formulations hasardeuses, imprécises ou carrément mensongères qui contredisent la réalité des faits avec un aplomb extraordinaire, sont caractéristiques du régime. Pas tant de l’homme Bouteflika, qui n’est plus en état de contrôler ce qu’on écrit et déclare en son nom et pour son compte. Mais avant tout du mépris absolu du droit qui est inscrit dans les mœurs de ce système. Et dans la phrase que vous citez, il y a l’expression d’un déni qui confirmerait par l’absurde que le président Bouteflika n’a plus la maîtrise de ses déclarations. Au-delà, cela confirme que ces gens ne sont même pas capables de respecter les règles qu’ils édictent pourtant eux-mêmes. Il y a quelque chose de profondément anormal dans ce régime, d’extraordinaire au sens premier, en termes de mépris du droit, de désinvolture, d’absolue indifférence aux formes, à la logique qui sous-tend les rapports politiques.

Est-ce là une caractéristique constante ou est-ce la traduction d’une forme de panique du pouvoir ou d’une reprise en main ?

Ce pouvoir est aux abois. Il est isolé, n’a plus de contact avec la société et est massivement rejeté sans l’ombre d’une nuance. Il y a quand même plusieurs millions de personnes à travers toutes les wilayas du pays pour prononcer les mêmes condamnations et scander les mêmes slogans. C’est un rejet populaire unanime, général, massif. Ce régime est politiquement mort. Mais il a démontré depuis longtemps qu’il repose sur un axe fondamental qui est celui de la violence nue. De la brutalité aveugle et du recours sans aucun scrupule aux méthodes les plus délinquantes, voire les plus criminelles quand il s’agit de se maintenir au pouvoir. Les « décideurs » disposent de moyens de répression tout à fait considérables. Mais toutes les forces de sécurité ne sont pas prêtes à s’engager dans une confrontation armée avec la population.

Si ce pouvoir est prêt à tout, l’est-il à la guerre civile ? Autre point, pourquoi cette retenue des forces de sécurité ?

Il y a un postulat vérifié par le passé en Algérie. Ce pouvoir ne respecte pas le droit, méprise la souveraineté populaire, fait peu de cas des droits de l’homme. Mais je ne peux deviner les scénarios possibles. Espérons simplement que les circonstances empêcheront le sommet du pouvoir de recourir à la violence. Quant à l’armée, la police, la gendarmerie, tous ces corps de sécurité ont fait preuve de retenue car ils savent tous que le rejet de la bureaucratie au pouvoir est plus que majoritaire, il est quasi-unanime. Et puis, on le constate publiquement depuis au moins les arrestations de généraux au cours de l’été dernier, l’armée est aujourd’hui divisée. Il y a une crise au sein même des appareils de pouvoir. Elle oppose ceux qui ont la main et imposent la présence de Bouteflika à la tête de l’Etat et ceux qui sont contre ce maintien. L’intensité de la crise est inédite, les formes de cet antagonisme et les protagonistes sont largement identifiés. Cela est très rare et mérite d’être souligné. La dernière fois qu’une telle dissension a évolué en crise au grand jour, ce fut en 1988, lors d’émeutes réprimées dans le sang. Mais alors, il était moins évident de distinguer les camps en présence. A qui faut-il obéir dans une situation aussi confuse ?

La retenue des corps de sécurité s’explique aussi par la peur. Celui qui tirera le premier coup de feu sera condamné par l’Histoire. Soutien français ou pas, il se retrouvera isolé. Les donneurs d’ordre risquent des représailles internationales déjà clairement énoncées. L’OTAN s’est déjà exprimée sur la situation algérienne et verrait sans doute d’un bon œil la disparition d’un acteur régional qui a conservé malgré tout un certain degré d’autonomie. Les Etats-Unis ont affirmé que les Algériens avaient le droit de manifester, c’est un levier de pression efficace contre le régime et surtout contre l’Etat algérien. La France n’est pas l’unique arbitre, heureusement. Il y a en filigrane des puissances qui verraient officiellement avec peu d’enthousiasme un recours à la force de la part du régime mais qui se réjouissent de l’affaiblissement de l’Algérie.

Comment expliquer la différence de position entre la France et les Etats-Unis ? Le 6 mars, Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères a défendu la nécessité de « laisser le processus électoral se dérouler en Algérie » qualifiée de « pays souverain » dont la stabilité est « essentielle ». Dans le même temps, les Etats-Unis ont déclaré soutenir « le peuple algérien et leur droit à manifester pacifiquement ».

Les Etats-Unis sont une démocratie certes impérialiste et agressive, mais c’est une démocratie. Son identité est constituée de l’idée du pouvoir électif, de la représentation. Ce n’est pas tout à fait le cas de la France. Le soutien exprimé par les autorités françaises au pouvoir algérien n’est pas celui du peuple français qui ne gagne rien à la pérennité du régime d’Alger. C’est là l’expression d’une solidarité entre l’élite du pouvoir français et les sommets des appareils autoritaires algériens. Cette solidarité n’est pas la traduction de l’intérêt public ou la raison d’Etat. Elle est donc l’expression publique d’intérêts particuliers, catégoriels ou spécifiques. Répétons-le, le soutien politique français à de dangereux errements antidémocratiques ne sert en aucun cas les intérêts du peuple français et encore moins ceux du peuple algérien. Comment expliquer cette posture ? Certainement pas par des raisons philosophiques ou culturelles. L’argument sécuritaire ne tient pas : il n’y a pas d’intégrisme politique dans le mouvement revendicatif que nous observons. Et, sous cet angle, comme nous l’avons vu, c’est ce régime qui nourrit une instabilité propice aux migrations illégales. Donc on peut valablement penser que ce soutien marqué relève d’autres considérations… Comment expliquer cet appui qui va à l’encontre des droits de l’homme, de la stabilité de l’Algérie et des intérêts du peuple français ?

Un tandem composé d’un Premier ministre, Noureddine Bedoui et d’un vice-Premier ministre, Ramtane Lamamra, a été nommé. Qui sont ces deux hommes et que signifie politiquement ce binôme ?

Le nouveau Premier ministre est un bureaucrate formé et fidèle à un système qui favorise un encadrement sans âme et sans conscience. Ces personnels sont les gardes-chiourmes du régime. Ce nouveau Premier ministre était le ministre de l’Intérieur quand il y a eu la répression extrêmement violente des médecins en grève. Il s’agit là d’un homme à poigne, qui a pu recourir à la répression brutale sans hésitation. C’est son image aux yeux de très nombreux Algériens. Il s’occupera du pôle intérieur du programme de ravalement de façade que l’entourage de Bouteflika a exposé dans cette déclaration du 11 mars. Pour ce qui concerne le vice-Premier ministre, Ramtane Lamamra, c’est un diplomate de formation, issu de l’Ecole nationale d’administration. Comme Ahmed Ouyahia, l’ancien Premier ministre d’ailleurs. Beaucoup de ces cadres sont liés à divers degrés à la police politique. Ce nouveau vice-Premier ministre a été ambassadeur à Washington au plus fort de la guerre civile. En tant que tel, il a été un propagandiste notoire au service des généraux éradicateurs qui ont perpétré le coup d’Etat du 11 janvier 1992 responsables de la décennie noire. Il s’agit là d’un relais de communication éprouvé des décideurs au sommet des appareils. Il s’occupera prioritairement des relations avec les Américains et les Français.

Donc l’esprit de leur nomination s’oppose à l’esprit de cette déclaration du 11 mars qui sonne comme un « Je vous ai compris » à l’algérienne ?

Effectivement. Le système se recroqueville sur ses hommes les plus sûrs. Ceux qui devaient accompagner la très difficile succession d’Abdelaziz Bouteflika à la tête du régime…

Pourquoi l’hypothèse même de ce cinquième mandat a suscité ces manifestations alors que des mouvements comme « Barakat » avaient déjà dénoncé en 2014 le quatrième mandat ? Autrement dit, quels facteurs expliquent ces manifestations et celles-ci sont-elles absolument spontanées ?

Nous le constatons : le régime est divisé. Qu’il y ait des appareils qui ont tenté d’orienter, manipuler, instrumentaliser l’exaspération populaire ne fait aucun doute. Ils ont très probablement contribué, à travers les réseaux sociaux, à alimenter cette levée en masse de la population contre le régime. La différence entre 2014 et 2019 est la détérioration des conditions socio-économiques de la population de façon très profonde. Cela s’illustre par le nombres de mouvements et émeutes sociaux. La situation sanitaire, de l’emploi, des jeunes, l’augmentation du chômage l’indiquent aussi. Tout cela s’inscrit dans un contexte de raréfaction des ressources. Le phénomène des harragas [NDLR : migration clandestine d’Algériens sur des embarcations de fortune], croissant, en est un indicateur éloquent. Ce phénomène a pris ces années un essor considérable. Par son incurie, il peut même être considéré que le régime stimule l’exil illégal de sa jeunesse. La mort de sa jeunesse en Méditerranée donc. Ce qui montre le paradoxe qui consiste à voir dans ce régime le rempart contre la migration massive des jeunes Algériens.

Les Algériens sont très inquiets. Ils savent que les projections économiques sont très négatives et quand les dernières réserves de changes seront épuisées, l’Algérie sera dos au mur. Cette situation est gravement accentuée par le fait que la politique économique de ces dernières années a été une pure absurdité, une fuite en avant nourrie de bricolage et d’expédients. Depuis la contraction des recettes pétrolières en 2014, le régime n’arrive plus à couvrir les déficits et plutôt que de prendre des mesures d’économie et réorientation, il a préféré financer ses déficits par la planche à billets. Autrement dit la banque centrale a émis de la monnaie sans contrepartie pour couvrir les déficits publics. Cette création représente une part très importante du PIB. Dans un pays qui produit peu, qui importe une très large part de sa consommation, cela peut conduire vers une inflation hors de contrôle. Les gens retiennent leur souffle face à cette possibilité d’hyperinflation combinée à l’assèchement des réserves de changes. Voilà pourquoi, à mon avis, on a pu voir dans la rue beaucoup de personnes âgées, hommes et femmes. Cela m’a frappé. C’est inédit. J’ai pris part à de nombreuses manifestations, du 11 décembre 1960 jusqu’aux dernières manifestations de 1991/1992, et pourtant je n’avais jamais observé une telle composition démographique des manifestants. Les parents et les grands-parents sont très inquiets pour l’avenir de leurs enfants et petits-enfants. Pourtant la population algérienne est très patiente, et très résiliente. Elle a connu et assumé des séquences d’une brutalité sans nom. Hocine Aït Ahmed [NDLR : Homme politique algérien, il faisait partie des 9 dirigeants du Front de libération nationale historique] disait d’ailleurs que « l’Algérie est la banque du sang du Maghreb ». Cette population sait que la politique avec un tel régime est un exercice qui peut coûter très cher. Donc pour descendre dans la rue, il a fallu une accumulation intenable d’exaspération, d’indignation mais aussi d’inquiétude pour des lendemains incertains.

Les mots d’ordre ont été  « humiliation » et « dignité ». L’autre ressort de ces mouvements, humain celui-là, est-il tout autant là que ces questions économiques ?

L’humiliation et l’indignation ont été la goutte d’eau de trop. Ce sont effectivement les deux émotions qui ont aussi déclenché ces mobilisations. C’est incontestable. Mais le combustible qui se libère sous nos yeux s’est constitué par strates lentes jusqu’au 22 février dernier.

Une organisation de la société civile s’observe-t-elle ? Les diasporas algériennes joueront-elles un rôle ?

Beaucoup de gens pourraient tenir un rôle de dirigeant ou porte-parole. Le pays ne manque pas de cadres, d’intellectuels et de militants. Ces gens, hommes et femmes, ont été empêchés de s’exprimer ces dernières années. Mais ils sont nombreux dans les milieux universitaires, dans les associations de défense de droits de l’homme, parmi les médecins, juristes, universitaires et journalistes. Même parmi les cadres du régime mis à l’écart. Ces milieux pourront fournir les femmes et les hommes susceptibles de jouer ce rôle de médiation qui aujourd’hui est dévolu à des faux nez du régime. Mais il faut attendre que les choses s’éclaircissent car beaucoup ne veulent pas être accusés de récupérer le mouvement populaire. Pour ce qui concerne les diasporas, il faut espérer que tous ceux qui ont ce pays qui pulse dans leur veine sauront se montrer solidaires avec l’Algérie.

Illustrations : Alger, manifestation du 8 mars 2019. Crédit : [Ehko].

Article précédentArticle suivant

Send this to a friend