[Id]ées

De la difficulté de travailler sur l’islam

La rentrée est (pour changer) chargée pour « l’islam de France ». Des Assises voulues par un président qui, au fond, ne semble pas réellement intéressé par la question de l’islam et les musulmans (grand bien lui fasse) ; des colloques, des rapports, autres contre-rapports et initiatives qui se succèdent et se répondent ; des propos assénés comme des vérités… il y a matière à mener un travail journalistique. Sauf que on peut se questionner sur l’opportunité de le faire. A Ehko, nous nous sommes interrogées (nous interrogeons) et y réfléchissons.

[Ces dernières semaines], c’est le rapport « El Karoui » qui a remis l’islam à la une (demain, ce sera autre chose). Dès le titre et les premières lignes du résumé du rapport coordonné par Hakim El Karoui pour l’Institut Montaigne, des erreurs factuelles sautent aux yeux. Faut-il alors se plonger dans la lecture du rapport intégral de 613 pages (oui, 613) quand déjà, le manque de sérieux apparaît dès le début d’un court résumé ? Les travaux passent de l’islam à l’islamisme sans distinction – alors que dans les premières lignes, le rapport indique qu’il faut justement les distinguer, pour ne citer qu’un exemple. Autre fait révélateur : sont qualifiés « d’islamistes » (on reviendra sur ce terme) des individus actifs sur les réseaux sociaux. Seulement, ils ne le sont pas. Ils ont en revanche pris l’habitude de critiquer les politiques gouvernementales, les dérives de l’État, l’islamophobie, les violences policières sur ces réseaux qui leur offrent une visibilité qu’ils n’auraient pas autrement. Bref, des comptes dont les propriétaires peuvent revendiquer un positionnement politique, un militantisme, éventuellement une appartenance à l’islam/la culture musulmane mais pas à l’islamisme. Pourtant dans le rapport El Karoui, la frontière est poreuse voire inexistante entre « islam » et « islamisme ». Comme en Tunisie ou en Egypte ou tout autre régime autoritaire mais se présentant comme « laïque » (sans que cela ne corresponde à la « laïcité à la française » et encore moins au laïcisme), il s’agit là de discréditer les adversaires et opposants en les accusant « d’islamisme ». On a pu le constater en Egypte depuis le coup d’État de 2013 par exemple : qui veut noyer son chien l’accusera non pas d’avoir la rage mais d’être un Frère musulman…

Encore une fois, avec cette publication, c’est la responsabilité « des musulmans » qui est pointée, mais quid de celle de l’État français, qui dit déplorer un manque d’organisation alors qu’il s’est engagé dans cette voie depuis le début du 19e siècle en Algérie, voire avant ? Pourquoi c’est le ministère de l’Intérieur qui organise les Assises ? Pourquoi l’État français fait fi de la laïcité et continue, comme durant l’ère coloniale, à distinguer « ses sujets musulmans » ? Si Ehko devait écrire sur le sujet, voilà l’angle qui nous intéresserait. On pourrait aussi parler de cette enquête universitaire rendue publique le 1er octobre, qui, pour la première fois, a recueilli des données chiffrées pour évaluer l’impact des politiques antiterroristes sur le ressenti des musulmans en matière de discrimination. Un travail scientifique et sérieux, aux conclusions à la fois intéressantes et instructives, qui explique par exemple qu’il « existe un capital de confiance des populations musulmanes envers les institutions, qui se dilapide lorsque celles-ci sont confrontées à la discrimination ». Mais bien moins médiatisé que le rapport El Karoui. Parce que les conclusions ne correspondent pas aux idées des politiques et médias ?

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Sur de nombreuses questions en général, et sur l’islam en particulier, le manque de sérieux est flagrant. Il l’est encore une fois avec ce rapport, ceux qui le portent souvent, ceux qui peuvent le relayer parfois et ceux qui le critiquent ou le dénoncent ne font pas exception. Parce que ce rapport revient aussi sur des choses qui sont vérifiables et vérifiées, tout n’est pas à jeter, sauf que les intentions des commanditaires, l’Institut Montaigne, et de son auteur interrogent…

Alors que faire ? Se forcer à lire les 613 pages et les décortiquer ? Analyser la position d’El Karoui, les objectifs de l’Institut Montaigne ? Creuser le point de vue de celles et ceux qui sont « pour » ou « contre », comme si sur un sujet aussi complexe que l’islam, une vision binaire avait sa place ? Et tout ça, dans un contexte d’islamophobie ? Et pour finir, risquer soi-même, en dépit de notre qualité de journalistes professionnelles, de nos compétences sur ces sujets, d’être accusées de « soutenir les islamistes » ou d’en être (surtout quand on porte un nom arabe), ou bien d’être « athées-chiens-de-garde », selon les compréhensions faites de nos écrits et les intentions attribuées, dont nous ne saurions être responsables ? Comment faire son travail de journaliste à la fois avec sérieux et sérénité dans ce contexte ?

L’une des plus grandes contraintes sur tout ce qui touche de près ou de loin à l’islam est que, peu importent les faits, peu importe que l’on passe du temps à analyser les productions dans le but de faire notre travail, nous ferons face à des personnes qui défendent (parfois avec une mauvaise foi confondante) une idéologie et ont tout intérêt à aller au clash.

Autre contrainte : en France, depuis des décennies, on pourrait travailler chaque jour sur ce fourre-tout qu’est l’islam – répondre au dernier éditorialiste tenant des propos islamophobes, « fact-checker » (pour reprendre une expression devenue à la mode qui décrit en fait simplement la base du métier de journaliste) les derniers chiffres donnés par un membre du gouvernement ou d’une association islamophobe – et ne plus avoir le temps pour rien d’autre. On aurait presque l’impression de vivre dans un pays musulman tant « l’islam » est mis au centre de l’actualité chaque jour et présent dans la bouche de responsables politiques qui, comme si le droit islamique régissait les lois du pays, y vont de leur avis personnel – ou fatwa (non, ça ne signifie pas « condamnation à mort ») – pour commenter les choix de musulmans, et surtout de musulmanes.
Et puis, pendant que des acteurs des deux camps – à un niveau différent, il ne s’agit pas là de mettre au même niveau tout le monde ou de faire des amalgames – alimentent les divisions pour en tirer profit et que des journalistes couvrent le sujet avec plus ou moins d’envie et de rigueur, les crises qui minent la France et l’Europe s’accentuent – du chômage au manque de moyens des services publics, en passant par celle du logement, de la santé, de l’éducation…

Peu importe ? Cela importe justement à Ehko.
Nous voulons travailler avec rigueur et sérieux et cela implique de prendre le temps. Le temps d’utiliser les bons termes, de les expliquer, bref, de produire la meilleure analyse possible – analyse dépassionnée, cela va sans dire. Et finalement, le temps de faire ce que nous avons envie de faire, quand nous en avons envie. Et vous, lectrices et lecteurs, qu’en pensez-vous ? Doit-on travailler sur ce sujet comme sur n’importe quel sujet – interviewer les acteurs du rapport, publier les conclusions des Assises, les commentaires de celles et ceux qui ont une analyse critique – ou plutôt nous focaliser sur d’autres sujets que nous jugeons plus importants ? Répondez-nous sur Facebook et Twitter.

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Illustration : Crédits Nick Youngson 

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Journaliste et co-fondatrice du média Ehko.info.

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